Y2088
Pensées



Y2088 Pensees

Une vendeuse d’imprimante est gênée : la sienne, pour établir des factures, est en panne. Elle me dit : "Cordonnier est le plus mal chaussé". Je lui réponds qu’il y a pire, quand un prêtre catholique met un caillou dans sa chaussure, pour avoir mal, et faire ainsi plaisir à Dieu.

Le Monde parle de BASF, "le premier chimiste mondial". Quelle blague : Un simple commerçant en gros.

Dans une pharmacie, un produit est proposé : "Pour avoir l’haleine toujours plus fraîche". Je pense qu’il s’agit de lutter contre le harcèlement sexuel. Au bout d’un moment, avec une haleine à 20 degrés, l’effet dissuasif est obtenu sans difficulté.

Une publicité : "L’authentique est éternel ; aidez-nous à lutter contre la contrefaçon". La contrefaçon n’est pas moins "authentique".

Deux attentats – au moins – de présidents de la République : Sadi Carnot, Paul Doumer. L’analyse unanime faite par la presse, la police ? "Un déséquilibré". Il faut effectivement être déséquilibré pour tuer des êtres aussi extraordinaires, aussi charmants. Aussi insignifiants… L’esprit bourgeois se rassure facilement : Un tel acte est du domaine de la folie…

Les "Dictionnaires amoureux de" ont du succès ? Plon les multiplie à l’infini, suivant la seule loi qu’il connaisse, celle du marché. Bientôt, sans doute, un "Dictionnaires amoureux de la stupidité, de la veulerie, de la vulgarité". Ces qualités, elles aussi, ont leur place au milieu du lectorat plus ou moins inepte.

Sur n’importe quel sujet, chacun peut se prononcer, avec les apparences de la compétence. Ainsi, un économiste, sur les résultats des élections américaines.

Une vie en clichés, celle de la plupart. Des idées qui sont celles de tous, et qui sont arborées dans toute rencontre. Oscar Wilde : "En société, les gens ne parlent pas ; ils ont les mêmes idées"… Des obsessions. Des idées fixes. Des idées qu’il est convenable d’avoir et d’exprimer. L’originalité est une sorte de délit, tandis qu’il est convenable de penser – de ne pas penser… -- comme tous. Idées religieuses, idées politiques, idées nationales. Le genre de vie. Les habitudes normales. Que tout soit normal, chez un être masqué, qui n’a rien de normal.

Idées morales ? Souvent les plus risibles, les plus conventionnelles. Plates, sans relief. Dans la crainte d’être mal juger, n’exprimer que ce qui sera considéré comme convenable.

Des attentats meurtriers ? Tous y sont habitués. Il n’y a plus d’émotion, juste la commémoration. Des discours, plus séniles les uns que les autres, avec une conviction feinte.

Dans La Lucidité (Point, 2007), José Saramago raconte d’étranges événements survenus dans la capitale sans nom d’un pays démocratique sans nom. Le matin des élections, il pleut à torrent et le faible taux de participation inquiète, mais, en milieu d’après-midi, le ciel se dégage enfin et la population se rend aux urnes en masse. Le soulagement du gouvernement est toutefois de courte durée : le décompte des voix révèle 70 % de bulletins blancs. Déconcerté par cette apparente erreur civique, le gouvernement veut donner aux citoyens une chance de se racheter et organise une nouvelle élection la semaine suivante. Mais c’est encore pire : c’est fois, on compte 83 % de votes blancs. S’agit-il d’un complot organisé pour renverser non seulement le gouvernement en place mais l’ensemble du système démocratique ? Si tel est le cas, qui se cache derrière tout ça et comment a-t-on pu convaincre, sans qu’on le remarque, des centaines de milliers de personnes de se révolter ainsi ? La ville a continué de fonctionner quasiment normalement, les gens parant tous les efforts du gouvernement dans un inexplicable unisson et dans une résistance non violente tout à fait gandhienne… Ne pas "participer", fictivement, pour masquer la vacuité réelle.

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