O16203
Joseph Hakim : "Juifs d’Egypte"



O16203 Joseph Hakim : "Juifs d’Egypte"

"Juifs d’Egypte"

Joseph Hakim


L'Egypte et ses Juifs que j'ai connus.



Je suis né à Alexandrie en 1931; j'ai quitté l'Egypte en Juin 1957 après la guerre de Suez - "Mivtsa'a Kadeche". Durant cette période et bien avant 1931, les Juifs en Egypte - ou les Juifs d'Egypte - passèrent par diverses situations - bonnes ou mauvaises selon les circonstances, et notamment à la suite de l'idéologie de Hassan-El-Banna (circa 1925) pour arriver aux pires moments à partir de fin Octobre 56.
Plusieurs livres ont été écrits à ce sujet, surtout ceux de Mme Bat-Yaor que je recommande chaleureusement. L'attitude anti-Juive s'intensifia davantage vers la fin de la seconde guerre mondiale toujours par l'influence des Frères Musulmans et de Cheikh El-Azhar qui considéraient seuls les Musulmans comme Egyptiens de droit! Les Coptes étaient un fait accompli - à leurs yeux - une population chrétienne de facto contre laquelle ni les Frères ni El-Azhar n'avaient pas encore de solution.

En même temps que les "Frères" - des organisations nazies jubilaient avec l'arrivée des Allemands à Al-Alamein aux portes d'Alexandrie - le Roi Farouk lui-même ne souhaitait pas moins remplaçer l'occupation Anglaise par celle des hommes d'Adolf Hitler...

La population Juive en 1897 en Egypte d'après les recensements comptait 25.000 dont 1000 Karaites. En 1917 nous étions 60.000 dont 25.000 environ au Caire. En dépit de la loi de 1929 qui accordait la nationalité Egyptienne à toute personne née en Egypte, seuls 5000 recurent la nationalité. 30.000 étaient de nationalités étrangères, et 40.000 indéterminés, en d'autres termes apatrides.

Les indéterminés étaient pour la plupart nés en Egypte de parents voire de grand-parents nés en Egypte. La "fatwa" du Cheikh Al-Azhar décida de leur sort. Des lois empêchèrent leur emploi comme apatrides dans les sociétés anonymes Egyptiennes, ou étrangères (les banques -les industries textiles - les exportateurs-importateurs ) puisque 95% des salariés devaient être de nationalité Egyptienne. Ils se contentaient d'avoir de petits commerces, ou s'employaient à la merci des hommes d'affaires Juifs ou autres qui n'étaient pas établis comme sociétés anonymes.

Les richards parmi les Juifs - et ils étaient nombreux - s'installèrent dans les finances - mobilières et immobiliaires avec succès. La Communauté Juive en Egypte était hétérogène par ses origines, son éducation et sa fortune.

Nous sommes arrivés vers 1840 de l'Italie et de la Grèce et d'autres pays arabes, alors que de l'Europe orientale, à partir de 1870, l'ouverture du Canal de Suez - âtout de choix qui amena les étrangers en Egypte - et non seulement des Juifs, mais aussi des Grecs, des Italiens, des Français, des Anglais, etc..dans le but d'acquérir une part de la prosperité de l'Egypte qui s'annonçait brillante à la suite de cet évènement mondial. Mais des milliers d'escrocs et sans scrupules passaient leur temps à flatter le Khedive et son entourage Ottoman tout en dilapidant, et encore mettant la main sur le trésor public de sorte que l'Egypte, sept ans après l'ouverture du Canal, soit en 1876, fut en état de faillite.

L'Europe lui imposa une caisse de dette et s'assura le contrôle des finances publiques. La révolte de l'Egyptien soumis ne tarda pas à surgir sous le leadership de Orabi! Prétexte que les Anglais saisirent immédiatement pour occuper ce pays et maintenir leur occupation pendant 7 décennies tout en l'humiliant par le système de la Capitulation et les Tribunaux Mixtes!
On n'était pas égaux devant la loi: les non-Egyptiens s'en tiraient, même en cas de meurtres, par des jugements ridicules. L'Egypte qui sortait à peine de sa torpeur des temps des Mamelouks, sous l'impulsion du Grand Homme qu'était Mohamad Aly et ses successeurs immédiats, et qui venait d'entamer le chemin d'une liberté relative et de modernisme fut à nouveau dominée par des occupants.

La plupart des nouveaux venus Juifs, des immigrants il faut le dire, réussirent dans les domaines économiques qui s'épanouirent avec l'ouverture du Canal. En agriculture, en industrie textile (le fameux coton egyptien à longue fibre-le Karnak-, faisait fureur sur les marchés mondiaux), en industrie alimentaire, en import-export, en transport (la ligne de chemin-de-fer Le Caire-Helwan fut conçue par une famille Juive). En commerce intérieur, les magasins à grande surface étaient d'initiative juive:
Les Frères Chamla - venant de Tunisie s'établirent les premiers au Caire
Ensuite Cirutel, Hannaux, Franco, Gattegno, Bension et autres.
Les Juifs d'Alexandrie avaient une influence remarquable dans le monde des finances. A la Bourse des Valeurs, à la Bourse du Coton, dans les domaines banquiers (Banque Zilkha et Banque Mosseri), dans les industries cotonnières - Dora-Aghion-Gohar-, dans l'industrie alimentaire: le chocolat Ica des Frères Lévy et leurs vignobles à Genaclys. Voici un cas remarquable - celui d'un Juif d'Irak - Smouha - établi au début du siècle dernier à Alexandrie.
Smouha avait acquéri des centaines de feddans maracageux au sud-est de la ville (à partir de Camp de César et jusqu'aux jardins de Nouzha) qu'il réussit à assécher pour édifier sa "Smouha City",- une banlieue de villas très réussie à l'époque. Un peu dédaigné par les aristocrates Juifs, il ne fut pas admit au sein de leurs groupes notamment pas au Sporting Club. Smouha déclara alors - "s'ils ne me veulent pas chez eux...ils viendront chez moi!"
En effet, il fonda le Smouha City Club où toutes les deux semaines eurent lieu les courses de chevaux en alternativement avec le Sporting Club! Sujet anglais, ses biens furent sequestrés par le régime de Nasser. Quelques années plus tard, lorsque l'Angleterre et l'Egypte mirent fin au conflit diplomatique, le litige entre les deux parties mit longtemps à se résoudre justement à cause des biens de cet homme. Un autre cas très particulier et tout différent fut celui d'Henri Curiel! Multimillonnaire, Juif-Egyptien, il devint communiste par conviction, se joignit au parti communiste Egyptien (strictement interdit), fut mis en prison plusieurs fois, et après avoir quitté l'Egypte, devint par vocation le champion des mouvement militants, ou terroristes, agissant en Europe et en Israël, il fut liquidé en Mai 1978 par des non-identifiés.
La deuxième Guerre Mondiale:
Déjà en 1939, la radio hurlait une chanson que je n'oublierai jamais : Ya Aayesh fi darak we-el-Alam fi-Nar, c.à.d., Toi qui vis chez toi alors que le monde est en feu. Alexandrie subit les premiers raids aériens - Italiens - plus ou moins bénins (afin d'éviter des victimes parmi les Italiens Alexandrins ), vers l'année 1940; nous étions affolés! On ne savait de quoi s'agissait-il. Au moindre coup de canon anti-aérien, le monde paraissait se fracasser sur nos têtes. Ensuite vint l'habitude. Mais les raids Allemands, graves et cruels, en véritables Allemands, déséquilibrèrent quelques familles de la Communauté Juive qui prirent refuge au Caire, non sans succès! Les Allemands à Al-Alamen, aux portes d'Alexandrie, provoquèrent la panique parmi les Juifs dont certains prirent les trains pour Israël, d'autres pour le Soudan où ils devinrent millionnaires!
Le peuple d'Egypte, le Roi Farouk et son gouvernement Aly Maher se préparaient à recevoir ces Allemands à bras ouverts. Des slogans partout prêts à les accueillir; Anwar-El-Saddat, à peine agé de 24-25 ans espionait en leur faveur. Il tenta de leur fournir des documents britanniques ultra-secrets, agissant avec maladresse, son itiniative échoua, heureusement pour nous les Juifs! Les Anglais alors, dans une intervention très énergique, assiegèrent Farouk dans son palais lui ordonnant de remballer le gouvernement Maher pour le remplacer par celui de Nahas, qui était en très bon termes avec Albion! Farouk craignant de perdre son trône se soumit ! (Au cours des années 30, Moustafa El-Nahas avait réussi un accord avec les Anglais qui mettrait fin a l'occupation par un retrait momentané de ces derniers vers la zone du Canal; un accord qui fit de Nahas le grand héros national après Saad Zaghloul).
Rommel s'approchait encore; il demanda à Adolf Hitler 60 tanks pour terminer la conquête de l'Egypte. Le démon nazi refusa préferant conserver ces forces pour l'opération Barberousse.
Les Juifs d'Egypte furent sauvés avec la riposte fulgurante de Montgomery! Dans ses déclarations, Rommel, consideré, on ne sait trop pourquoi, comme libéral et éclairé répondit qu'il agira au sujet des Juifs d'Egypte en tant que soldat; c'est à dire selon les ordres de son gouvernement . S'il fallait expédier les Juifs vers les fours crématoires ou les chambres à gaz il n'aurait jamais hesité!

Les services médicaux d'Alexandrie:
L'Hôpital Israëlite à Sporting était l'un des meilleurs, sinon le meilleur de la ville avec ses fameux médecins: Meinzer, Katz, Schlosberg, Shabbatay, et Arditi. La Docteresse Elisa R... sauva la vue à de centaines d'Alexandrins de toutes origines; les pharmacies populaires de Politi, à la rue Midan, Harari, à la rue de France et Farhi, face au Sporting Club venaient au secours des Alexandrins Juifs et non-Juifs sans ressources: on considérait les pharmaciens non moins que des médecins!

En éducation, l'Ecole populaire Aghion et celle sophistiquée Lycee de l'Union Juive - Ecole de Menache - Ecole de Maymonide. Cependant des centaines de Juifs, filles et garcons, firent leurs études primaires et secondaires beaucoup auprès des Ecoles Françaises: au fameux Collège St Marc ou à la Mission Laïque Française, d'autres auprès des Ecoles Anglaises, dont le Victoria College. Hélas loin de la langue hébraique et du judaisme. A la veille de la Rentrée, tous les ans en Octobre, nous étions des milliers à la rue Sidi Metwali, à acheter les nouveaux livres scolaires neufs ou deuxième main, et à vendre les anciens bouquins de classe. C'était des librairies conçues par des Grecs. Parmi les autres grandes libraires: La Cité du Livre (des Moustaki) et la Librairie Victoria au Boulevard.
Les Lieux de Culte à Alexandrie comptaient au moins 15 synagogues construites comme telles et plusieurs autres qui faisaient office dans des appartements. Durant les "Yamim Hanora-im" le nombre des synagogues augmentaient, surtout autour du Grand Temple Eliyahou Hanabi -une Ashenaze - une autre Espagnole - Eliyahou Hanabi! C'était le grand prestige de la Communauté Juive Alexandrine, considérée comme la plus belle de notre région! Construite depuis plus de 1000 ans et mentionnée, parait-il dans les écrits de Ha-Rambam, elle fut détruite avec la campagne de Bonaparte et reconstruite vers la fin du 19ième siècle sur l'initiative d'un Joseph Hakim.
Une très ancienne synagogue, ZeRadel, qui contient des milliers de reliques religieuses a disparu; non loin se trouvait la synagogue Azouz, et à la rue de France, dans des appartements transformés lieux de culte Kniss El-Halabiya et Kniss El-Magharba à Moharam Bey , un certain temps le quartier résidentiel de l'aristocratie juive d'Alexandrie : Le Temple Green et le Temple Castro. Au centre ville - non loin des jardins francais - le Temple de Menache, détruit au cours d'un raid aérien durant la deuxième guerre mondiale et reconstruit immédiatement après. A Ramleh, à Sporting et à Ibrahimiya. Peu avant la deuxième guerre mondiale et jusqu'à 1948 le Dr. Moise Ventura, Grand Rabbin d'Alexandrie, fut l'une des personnalités les plus marquantes du judaisme Egyptien. Dr. Ventura n'a jamais caché son idéologie sioniste, aussi fut-il "prié" de quitter l'Egypte immédiatement à la naissance de l'Etat d'Israël.
Les lieux de pélerinage pour les Juifs étaient peu nombreux à ma connaissance: En janvier beaucoup se rendaient à Damanhour, ville essentiellement copte, pour la visite à la Tombe du Rabbin Abou-Hassira. Une vocation qui continue de nos jours; les Juifs d'Afrique du Nord arrivent de tous les coins du monde. Alors qu'au Caire, la Synagogue de Ha-Rambam recevait des malades venant de toute l'Egypte en quête de convalescence ou de guérison miraculeuse, digne des temps où cette grande figure du judaisme traitait les malades qu'il recevait au Caire. (On raconte que le Roi Fouad, un jour malade, avait deposé son habit royal à la Synagogue du Ha-Rambam sur la recommandation du Grand Rabbin).
Les Sociétés de bienfaisance:
Nous comptions les crèches pour les familles nécessiteuses - La Goutte de Lait; L'Enfance Heureuse, animée à l' époque par la très devouée Mme Suzette Naggar qui accordait deux semaines de vacances par an sur les plages d'Alexandrie aux enfants déshérités venus surtout du Caire. Des asiles de vieillards et plusieurs autres institutions pour des aides médicales et sociales.

En sport et au cinéma on ne manquait pas de succès: les équipes de Basket de Maccabi du Caire et celle d'Alexandrie furent souvent championnes de leur ville. Au Caire, Zouzi Harari, genial playmaker, à la tête de l'équipe Egyptienne en 1951 remporta les premiers Jeux Meditérranéens de basketball!

Au cinéma Togo Mizrahi, l'un des précurseurs du parlant, mettait souvent en scène sa vedette preferée: le fameux comédien nubien Aly-El-Kassar, alors que Layla Mourad, superstar des années 40 devint la héroine du plus grand film Egyptien de l'époque "Layla" (Tiré de La Dame aux Camélias, de Dumas fils, ou si l'on préfère de la Traviata).
Les Juifs d'Alexandrie habitaient les quartiers de la ville selon leur état socio-économique.
On les trouvait partout en groupes de Juifs, sauf dans les quartiers tout à fait populaires et strictement Egyptiens, tels que Ragheb, Karmouz, Gabbary, Mex. Les aristocrates, au début du siècle dernier habitaient Moharram Bey, mais avec le développement du Quartier Grec, ils s'y installèrent tout autour du Musée Greco-Romain entre les Rues Fouad et Sultan Hussein et jusqu'a la fin de la Rue Nerouztous tout près du Stade. La classe nécéssiteuse habitait aux environs du Midan et de Souk-el-Samak-el-Adim. Par la suite, Ramleh, entre Camp de César et Sidi-Gaber, se trouvait à la portée de tout le monde. A partir de Moustafa Bacha, Bulkley, Zizinia, San Stefano,- plusieurs familles aisées s'y installèrent.
A la veille des fêtes de Roch Hachana et de Pessakh les vendeurs de légumes et de poulets au Midan et ses environs s'approvisionnaient en tout ce qu'il fallait: laitues, céleri, loubia, poireaux, et des fruits: grenades, dattes, pommes et bien-entendu de poules et de coqs pour les kapparot de Yom Kippour. Ces commerçants s'achalandaient de clientèle Juive pendant deux ou trois semaines,

Les loisirs des Alexandrins étaient nombreux. Du moment qu'on ne s'occupait pas de politique c'etait la Dolce Vita. Les clubs sportifs - non seulement Juifs, mais aussi Grecs, Italiens, Arméniens, Libanais, Egyptiens...et la YMCA (Young Men's Christian Association ) où je fus membre depuis mes 16 ans pendant une dizaine d'annee (et je dois le dire, le seul endroit à Alexandrie où j'avais rencontré face-à-face l'antisémitisme). Les superbes Cafés-Pâtisseries qui rivalisaient avec ceux de Paris (Délices - Athinéos - Pastroudis - Trianon ) et les pâtisseries Egyptiennes Fayoumi - Guebeli et autres; les restaurants (L'Union- Elite - San Giovani - Moustafa Darwiche). Les restaurants "cachers" étaient pratiquement inéxistants sauf dans les petits quartiers populaires. Mais "Binyamin-be'taa-el-foul" - juif du Yémen qui possédait 2 restaurants de fèves-falafels-fromage frit très particuliers avait un immense succès auprès des Juifs et des non-Juifs.

Les cinémas, notamment Métro - Amir - Royal - (Férial et Radio appartenaient à la famille Politi), et surtout le cinéma Concordia que nous fréquentions tous les jeudis matin pour suivre les films à épisode. "Captain Marvel", "La Fille de la Jungle" - un bout de cuisse dénudé de Nioka affolait nos 12-14 ans.! Les petits cafés ou l'on jouait au tric-trac, au domino, au billard - et surtout les superbes Clubs de Tir aux pigeons et aux plats à Moharram Bey et à Silcila (le soir) juste où se trouve de nos jours la nouvelle Bibliothèque d'Alexandrie; Montaza, après Farouk, avait son casino et son cynodrome pour des courses de lévriers.
La vie culturelle se développait autour de l'Atelier à la rue Faoud, à la Dante, et à l'Alliance Française. Je me souviens d'une visite de la Comédie Française, avec pour vedette le grand Jean-Louis Barrault. Aussi des visites de Luis Mariano - tres populaire - Juliette Gréco - Georges Guétary et surtout de Dario Moreno qui obtenait un succès étourdissant!
Le théatre Egyptien aussi ne manqua pas de succès auprès des Juifs qui ne boycottaient pas la langue arabe. Hassan, Morcos et Cohen de Naguib El-Rehani firent fureur sur les planches... Les "trois" des pharmaciens combinaient un accord avec leur employé à la pharmacie (El-Rehani lui-même) - pour lui carotter une part d'un gros héritage qu'il avait obtenu sans le savoir. Le grand dramaturge Egyptien, Youssouf Wahbi, d'education française était très éstimé au théatre aussi bien qu'au cinema. Les grands chanteurs Egyptiens étaient très appréciés parmi les Juifs et non-Juifs : le douceureux Farid Al-Atrache,-et sa soeur Asmahan- qui périt tragiquement dans un accident de voiture, et de l'immense Mohamad Abdel-Wahab, créateur et compositeur de grande classe.
Je déplore le fait que des milliers de Juifs d'Egypte - très "aristocratisés et européanisés" dédaignaient la langue Egyptienne: ils arrivaient à peine à prononcer quelques mots, souvent exprès et de mauvaise foi! Ce n'était pas seulement le cas des Juifs mais d'autres communautés-dites-européennes y compris des Libanais arrivés du fin fond de leur Liban Arabe!
La vie au quotidien était tout de même très agréable, et j'insiste encore, dès qu'on ne s'occupait pas de politique. Les rencontres avec les Musulmans et les Coptes étaient correctes et souvent très cordiales - jamais une insulte direct au niveau du judaisme, ni avec les voisins, ni le coiffeur, ni l'inspecteur du fisc, le tailleur, le facteur, le directeur de la Banque Misr, au café où nous jouions ensemble au billard, aux dominos. Parfois même au poker chez soi. La Rue Chérif - le Boulevard Saad Zaghloul - la Rue Fouad (les plus prestigieuses de la ville) - étaient affables et amicales. Un pause au Brazilian Coffee Stores, ou chez Fayoumi pour un "khoshak" ou à la Gare de Ramleh, l'éternel lieu de rencontre des jeunes.

La promenade sur La Corniche le soir était un délice de détente; on se régalait de figues de barbarie et de maïs rôti sur du charbon..La petite Manchiya et ses kiosques fleuris..Les plages Cléopatra - Stanley - San Stéfano - Sidi Bishr 2 - Ma-moura - et ensuite Montaza offraient des lieux où il faisait bon de vivre. Les randonnées en tramways de la ville, Nouzha, Mez, Moharram Bey, Anfouchy. Mais rien ne dure.

L'attitude antisémite de l'Egypte prie un nouveau tournant lorsque le Roi Farouk, pour redorer son blason terni, decida de partir en guerre contre Israël le 15 Mai 1948! (Certains prétendent que son attitude fut prise par les conseils des Britanniques -un rappel: le commandant des Forces Jordaniennes contre Israël en Mai 48 était un Britannique- Glubb Pacha). La Grande Bretagne sans doute espérait un retour en Israël en cas de désastre des forces Juives. Durant cette guerre, quelques 3000 "Juifs suspects" furent placés dans des camps de concentration pendant des mois, au Caire et à Alexandrie; les conditions de leur séjour n'étaient pas très mauvaises parait-il, ce que j'avais compris de certains d'entre eux.

Dès les débuts de la guerre, les Autorités au Caire libérèrent 250 brigands et assassins de la prison avec pour mission d'attaquer le Quartier Juif. A partir du 19 juillet 48 et pendant trois jours ils firent DEUX CENTS morts et plus d'une centaine de blessés graves. Quelques semaines plus tard, Farouk et son gouvernement organisèrent un raid aérien israélien fictif sur Le Caire se qui provoca un nouveau massacre au Quartier - (Source: L'Encyclopedie Hebraïque - article Egypte).

Les commerces et les industries Juifs continuèrent à être à la merci des provocateurs et les autorités Egyptiennes ne se derangèrent jamais pour atténuer la situation. La presse Egyptienne, malgré le régime semi-democrate de Farouk, était totalement sous l'emprise de la censure (en meme temps que de sa haine contre les juifs) qui n'autorisait jamais une critique contre ces tueries. 30.000 juifs, parmi les moins aisés, quittèrent en 49 et en 50 l'Egypte à la suite de ces événements. La plupart arrivèrent en Israël.

Pour revenir à la presse Egyptienne, je dirai qu'elle était très active! Elle ne manquait pas, du temps de Farouk, de détruire systématiquement les opposants au régime, tout en ne manquant pas de critiques envers les hommes au pouvoir! Les journaux les plus populaires étaient Al-Ahram, Al-Moukatam, Al-Masri,- Al-Akhbar, plus tard Al-Gamhouria (edité par Anwar El-Saddat). En Français nous avions le Progrès Egyptien, Le Journal d'Egypte, La Réforme (Alexandrie), et La Patrie (Caire). La Bourse Egyptienne, et les hébdomadaires: Je-Dis- Actualité, l'Echo et le journal satirique "Maalesh" édité par Joseph Belleli, père de Serge, l'un de mes chers amis d'enfance et de jeunesse! Joseph Belleli a écrit des fables en langue franco-arabe qui firent date dans la satire alexandrine! Le cas d'Edgar Gallad, l'éditeur du Journal d'Egypte est a mentionné.

Syrien Catholique ou Libanais, très antisemite, Gallad reçu la "bachaweya" (le titre de Pacha) à la suite d'un grand élan de sacrifice de sa femme, qui accorda sa vertu a Farouk! Afin de rendre grâce à "son" roi, Gallad édita un journal en langue arabe, "El-Zaman", plus antisémite que tous les autres journaux de langue arabe réunis. Une grosse entête à la Une que je vois encore comme publiée à présent en mai, en couleur rouge:

" Les Armées arabes encerclent Tel-Aviv"

Une date qu'on ne peut oublier: le 26 janvier 1952. Lorsque des milliers de personnes, non seulement des Frères Musulmans, profitant de la "grève de la police", brulèrent des centaines de sites au centre dit-Européen du Caire - sites supposés avant tout être juifs. Cinémas (Métro et autres), hôtels (Shepherd - Continental), - centres commerciaux, magasins de grande surface (Cicurel - Oreco). Le Roi Farouk accusa Nahas Bacha de "négligence", le démit de ses fonctions de premier ministre et nomma son favori Aly Maher à sa place. Le même jour Alexandrie fut sauvée de ce désastre grâce à l'énergique intervention de son gouverneur, Mortada el-Maraghi. Des dizaines de Juifs furent assassinés au Caire ce 26 Janvier entre autres, une parenté Mme Dora, née Sasson. Le régime de Farouk vacillait.

Le groupe des "officiers libres" dirigé par Nasser acquérissait plus de puissance, et c'est alors que le 23 Juillet 1952, nous entendimes, tout d'abord sans intérêt - un communiqué à la radio signé par le "lewa" (général) Mohamad Naguib annonçant le début de la révolution. Farouk et son gouvernement, en estivage à Alexandrie, ne croyaient pas leurs oreilles. Ils expédièrent au Caire Ahmad Mortada el-Maraghi -devenu Ministre de l'Interieur - pour comprende de Naguib ce qui se passait. Il entendit ce que Louis XVI entendit en 1789, à la prise de la Bastille:
- Est-ce une révolte - Mon Général ?
- Non Excellence - c'est une révolution!

Elle eut un succès populaire extraordinaire, sans effusion de sang et dans la joie du peuple en liesse qui plaça en Mohamad Naguib tous ses espoirs! Naguib dans un geste de noblesse immense accompagna Farouk, qui abdiqua en faveur de son fils, Fouad II, jusqu'au bâteau Mahroussa, lui souhaitant bon voyage, ordonnant au capitaine du bâteau le retour à Alexandrie aussitôt après le refuge de Farouk en Italie. Naguib était considéré comme un héros national.
Son slogan: El-Itihad - El-Nizam - El-Aamal, c.à.d, L'union - L'ordre - Le travail. Et ce pour combattre El-Fakr- El-Marad -El-Gahl! La pauvreté - la maladie - l'ignorance.

Nasser n'était pas du tout satisfait du succès de Naguib alors que c'était lui l'organisateur, avec ses amis du même age du mouvement révolutionnaire. La différence entre les deux hommes était évidente: la volonté de Naguib de s'approcher du monde occidental alors que Nasser en véritable mégalomane voulait s'imposer auprès de tous les peuples arabes et surtout contrôler les richesses pétrolières! Il essaya en 58 une union avec la Syrie qui se termina en sourdine et une guerre contre les pauvres troupes du Yemen, dont les tireurs , - des montagnards -, eurent raison de l'Armée fortement équipée du Bikbachi qui retourna au Caire la queue repliée entre les jambes! Les rumeurs racontaient que Naguib était désireux d'arriver à un état de paix avec Israël.

Mais l'année 1954 fut une année grave et décevante pour la Communauté Juive d'Egypte lorsqu'un grand combinard Israélien fomenta l'Affaire Lavon pour évincer ce dernier alors les principales victimes furent plusieurs familles de Juifs d'Egypte, en somme la Communauté entière, une raison de plus pour les Egyptiens afin de traiter les Juifs d'infidèles envers la patrie Egytienne! Marzouk et Azar furent exécutés - un rappel nouveau des moments douleureux lors de l'exécution des deux Eliyahou dix ans avant. Lorsque les Américains intervinrent pour empêcher l'exécution de Marzouk et Azar la réponse de l'Egypte fut nette: Pourquoi ce reproche? Vous avez bien exécuté vous-même le 19 juin 1953 le couple Rosenberg.

En 1956 surgit le grand conflit politique, non seulement pour l'Egypte et Israël, mais aussi pour toute la région du Proche-Orient lorsque le Secrétaire d'Etat Américain, John Foster Dulles refusa à Nasser le crédit pour la construction du grand barrage - Al-Sad Al-Ali.
Le 26 juillet 1956 à Alexandrie au cours d'un long discours très injurieux qui dura 2H.45 minutes, Nasser nationalise le Canal de Suez. La foule Alexandrine, fascinée par les propos du chef, déferla dans les rues folle de joie et de liesse! Trois mois après eut lieu la stupide agression tripartite contre l'Egypte à laquelle Israël prit part sans trop considérer le futur.
Comme résultat: plusieurs milliers de Juifs furent à nouveau remis dans des camps de concentration, ou immédiatement expulsés, sans ressources, tous leurs biens confisqués. Une terrible atmosphère d'insécurité régna parmi nous. Nous nous chuchotions parfois..."est-ce qu'on va nous zigouiller ?"
La Seconde Exode commença; seuls restèrent quelques 4 ou 5 mille Juifs qui passèrent des moments terribles pendant la Guerre des Six jours! Je n'ai pas de détails au sujet de la vie des Juifs pendant les années 57-67; ce que j'ai appris de leur propre voix n'a jamais été réconfortant!

A ma première visite en Egypte en Janvier 81 à la suite du traité de paix, je rencontrai 50 Juifs à Alexandrie dont un très cher ami Maitre Maurice Yessoula. Me. Yessoula avait la merveilleuse manie d'écrire quotidiennement, et pendant 40 ans, quelques propos sur l'évènement du jour au niveau de la Communauté Juive. Ces recueils, si nous pouvons les obtenir, seraient un trésor fabuleux pour la restitution du patrimoine des Juifs d'Egypte. Ma dernière visite à Alexandrie fut en Janvier 92. Je ne rencontrai que 7 ou 8 hommes, les restes de cette manifique et glorieuse communauté qui dura 2300 ans, à laquelle les régimes des despotes - Farouk - Nasser et - Moubarak mirent fin!
Je me considère tout de même deux fois chanceux d'être né en Egypte:
Si j'etais né Juif en 1931 en Pologne, en Allemagne, en Grèce, ou en France, il aurait gros à parier que je n'aurais pas été en vie depuis plus de 60 ans!
Ma deuxième chance, c'est d'avoir quitté l'Egypte juste quand il fallait la quitter
Un peu d'histoire:
Les Juifs arrivèrent à Alexandrie presque en même temps que la fondation de la ville par Alexandre 3 siècles avant notre ère. L'épanouissement de la ville et des Juifs furent remarquables dans tous les domaines. Deuxième ville occidentale au monde après Rome surtout grâce aux Juifs. Ils organisèrent la fameuse septante, construisirent des synagogues superbes et participèrent à l'érection de plusieurs musées dans le sens que l'on accordait au mot musée à l'époque. Au début du troisième siècle de notre ère commença le tournant catastrophique de la ville.
En 273 un deuxième incendie ravagea encore la fameuse Bibliothèque et détruisit une grande partie de la ville. La destruction massive commença avec l'éclosion - ce n'est pas le cas de le dire - du christianisme - formé de plusieurs sectes qui luttaient entre elles et dans leurs luttes ne manquaient pas de détruire les palais somptueux et les glorieuses habitations de la haute classe Alexandrine du temps des Grecs-Romains, et bien-entendu massacrant des Juifs. L'économie fut totalement ébranlée. Le Roi de Perse Khosro en 616 détruisit encore ce qui en restait. Avec l'arrivée de l'Islam en 642, la valeur de cette ville devint quasiment nulle.
Les Musulmans choisirent Fostat, devenue Le Caire, comme capitale de l'Egypte. La population d'Alexandrie fut réduite à 6000 habitants.
Avec l'arrivée de Mohamad conscient de son avantage portuaire, on construisit le Canal Mahmoudiah, et petit à petit, Alexandrie redevint l'une des plus belles villes de la
Méditerranée. Aujourd'hui la plus peuplée, plus de 10 millions d'habitants! .

A la conquète arabe, 70.000 Juifs fuirent cette ville, chiffre sans doute exageré.
Alexandrie n'a pas eu de figures importantes Juives pendant des centaines d'années. Les récits des grands voyageurs Juifs Benjamin de Tudèle (qui compta en tout 25 familles juives) et d'Ovadia de Bartenora en font fois. Quelques rabbins importants sont arrivés du Sud de la France et de l'Espagne. Entre eux: Pinhas Meshoulam - Anatole Yossef - Yossef Ben-Guershon.
Le grand Rabbin Yehoushoua au 17ième siecle était connu pour son grand soutien au faux messie Shabbatay Zvie. L'épanouissement du Judaisme Alexandrin recommença vers 1840; le reste, on le connait!

Mythologie et Mystique?
Les relations entre l'Egypte et les Hébreux, devenus les Enfants d'Israël, devenus Juifs commença depuis Abraham qui chercha refuge dans ce pays riche et providentiel. Pharaon, trompé par Abraham porta atteinte à la vertu de Sara. Il en fut sévèrement puni. Constatant son erreur, il reprocha à Abraham de l'avoir trompé et le récompensa de mille et un cadeaux. Du temps de Joseph, l'Egypte prospéra pour avoir accueilli affablement les Enfants d'Israël. Joseph la sauva de la famine et lui accorda des années de prosperité. Quatre siècles passèrent; un pharaon qui n'a pas connu Joseph "esclavagea" les Hébreux. Son peuple subit les 10 plaies que Dieu lui-même les lui porta! Depuis en passant par le Roi David, par le Prophète Jeremie, par la Septante, par les débuts de l'Islam, par l'arrivée de Mohamad Aly, et par Nasser, toute l'histoire entre Juifs et L'Egypte reconnut des hauts et des bas, selon l'attitude Egyptienne et surtout de leurs chefs par rapport aux Juifs! Les despotes de l'Egypte nouvelle ne veulent jamais apprendre!
Au lieu de profiter du progrès et du niveau scientifique israélien, ils fomentent jours et nuits leurs peuples contre les Juifs par l'intermédiaire d'une presse abominable. Ils s'acharnent à considérer Israël en particulier et les Juifs en général comme responsables de tous les malheurs de leur pays endolori et meurtri par la misère: les maladies, l'arrièrisme et leur propre dictature. Pour concilier, les fondamentalismes musulmans qui recevront bientôt l'Egypte sur un plateau d'argent!

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