O16064
Shakespeare : "La Tempête"



O16064 Shakespeare : "La Tempete"

"La Tempête"

Shakespeare

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La tempête, dernière pièce de Shakespeare, s'articule autour du thème du pouvoir et de la liberté mais son champ dépasse largement celui de la réalité car elle est avant tout métaphore de l'incursion d'un autre monde qui bouleverse les certitudes.
La première scène nous transporte d'emblée sur la mer en furie. Un navire portant à son bord le roi de Naples et son fils ainsi qu' Antonio, le duc de Milan, y affronte la tempête. Tout s'inverse alors - annonçant les retournements de situation qui vont se succéder tout au long de la pièce - , le roi et sa suite se soumettent à la loi du Maître d'équipage chargé par le capitaine de diriger les manoeuvres, mais le "capitaine" n'est pas celui que l'on croit . Tous doivent céder face aux éléments et le naufrage est inévitable. Vanité du pouvoir en ce bas monde !

Les naufragés échouent séparément sur différents rivages d'une île où règne le magicien Prospero, dont le frère Antonio a usurpé le pouvoir pendant son absence. Un seigneur exilé devenu lui-même maître de ce royaume enchanté après en avoir dépossédé Caliban et avoir asservi ce "démon" , fils d'une sorcière, sur la "nature" duquel "aucune éducation" ne pouvait tenir.
Prospéro, qui a commandé cette tempête à son esclave, le charmant esprit de l'air Ariel, pour se venger de son frère ainsi que du roi et des seigneurs qui l'ont rallié, se croit libre et tout puissant , maître de l'illusion et du destin. Mais le pouvoir et la liberté qu'il a conquis ne sont-ils pas illusoires ?
Tous ces personnages qui se retrouvent enfermés dans cette île, "cellule" symbolisant le monde, s'y livrent en effet à de multiples manoeuvres , intrigues et complots ; quant à Miranda, la fille de Prospero, et à Ferdinand, le fils du roi, ils vont s'y rencontrer et s'aimer. Tout concourt à brouiller les frontières entre vérité et mensonge, réalité et illusion et à renverser les certitudes ...

La tempête est une pièce très riche d'interprétations et il ne faudrait pas la réduire à une lecture uniquement politique.
Certains y ont même trouvé, en extrapolant quelque peu, une métaphore de la colonisation. Caliban a en effet été dépossédé de sa terre natale par Prospéro qui, renonçant à civiliser cette brute à laquelle il a inculqué sa langue, l'a réduit en esclavage. Et si Caliban réussit finalement à s'affranchir de son maître et croit avoir retrouvé sa liberté c'est pour mieux tomber sous la domination de Stéphano, un sommelier ivre qui l'a fait boire... Mais Shakespeare, qui a écrit cette pièce à une époque de grandes explorations, a sans doute tout simplement répondu à la curiosité du public anglais pour ces indigènes peuplant les nouvelles terres découvertes. Un texte par ailleurs bien antérieur au mythe du bon sauvage initié par Rousseau.
La tempête s'avère, beaucoup plus largement, une réflexion quasi métaphysique sur le pouvoir et la liberté des hommes dans ce monde, dont seul l'amour semble sortir vainqueur. Le troisième acte semble très parlant à cet égard. Il se compose de trois scènes s'attachant aux trois groupes de naufragés disséminés sur l'île et faisant s'affronter trois pouvoirs : le pouvoir réel des rois de ce monde, celui de l'amour et celui de l'illusion. Dans chacune des scènes, un hôte invisible s'invite, ce lien continu entre le monde visible et l'invisible étant sans doute un des aspects les plus intéressants de la pièce.
Et les deux derniers actes, réduits chacun à une seule scène, semblent tirer la morale de cette fable : si l'empire de la réalité semble bien précaire face à celui de l'illusion, celui de l'amour paraît supérieur. Après avoir mis à l'épreuve les deux amoureux, Prospéro donne en effet sa fille à Fernando. Il veut offrir au jeune couple une «illusion née de son art», mais les esprits du ciel, de la terre et des eaux disparaissent au son d'une rumeur étrange ramenant Prospéro à la réalité, lui rappelant la précarité de son pouvoir. Emu par le triomphe de l'amour, il se laisse aller à laclémence sous les conseils d'Ariel. Il pardonne à tous et libère ce dernier, abjurant sa magie en signe d'humilité face à un monde invisible qui le dépasse. Ayant rejeté l'illusion et les vanités de ce monde, uniquement accessible désormais à l'amour et à la compassion, il achève son parcours spirituel en paraissant plus libre.

La tempête est une tragi-comédie abordant la noirceur de la nature humaine - tant "primitive" que "civilisée"- de manière apaisée, une pièce pleine d'ironie où cohabitent avec bonheur un comique truculent et une poésie aérienne.
Pour goûter la belle langue de Shakespeare on peut, quand on n'est pas un fin angliciste, lire ou relire cette pièce en collection bilingue. Et je déplore qu'il n'existe malheureusement aucune trace à ma connaissance, sauf dans nos mémoires, de la magnifique mise en scène de Peter Brook aux Bouffes du Nord* qui en avait si bien pénétré toute la magie. Car en faisant jouer des acteurs de tous pays, et notamment issus de sociétés encore traditionnelles moins ancrées dans la rationalité, il avait réussi à rendre palpable un autre monde tout en montrant la réalité de celui des hommes, ce qui semble la fonction de la littérature et de l'art en général, et fait du théâtre de Shakespeare une oeuvre universelle et intemporelle.

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