O15947
Léon Poliakov : "L’antisémitisme"



O15947 Leon Poliakov : "L’antisemitisme"

"L’antisémitisme"

Léon Poliakov

Le Monde

26-09-05



"Nous pouvons être convaincus que l'antisémitisme et le racisme ne cesseront pas"
Un entretien avec Léon Poliakov
" Vous avez consacré toute votre vie à l'étude de l'antisémitisme en vous préoccupant de tous ses aspects : ses origines, son évolution, ses manifestations diverses, ses causes. Le lecteur de vos livres peut constater que toutes sortes de délires, à la fois variés et monstrueux, se sont développés à propos des juifs tout au long de l'histoire occidentale, bien avant le génocide nazi. Après plusieurs décennies passées à ces recherches, avez-vous l'impression que la forme prise par l'antisémitisme à chaque époque doit s'expliquer seulement par les conditions spécifiques, ou bien pensez-vous que l'on peut discerner une cause principale à cette série de phénomènes historiques différents ?
J'en suis venu à penser qu'il n'y a qu'une seule cause. Cette haine s'exprime dans des manifestations historiques qui, selon les époques et les milieux, peuvent être variées. Mais elle possède à mes yeux une origine datable dans l'histoire humaine. Celle-ci n'est pas forcément liée à l'existence de l'ancêtre Abraham, que certains archéologues mettent en doute, comme d'ailleurs l'existence de Moïse. Que Moïse et Abraham aient existé ou non, il est sûr, même si la date demeure incertaine, que quelqu'un, dans le Proche-Orient, s'est opposé au sacrifice d'enfants qui était courant dans l'ensemble des pourtours de la Méditerranée. C'est là, à mes yeux, que tout commence. C'est le fondement même du judaïsme ; voyez les promesses divines faites à Abraham : " Parce que tu n'as pas refusé ton fils, ton unique, je te bénirai et multiplierai ta postérité, comme les étoiles du ciel et comme le sable qui est sur le bord de la mer. Toutes les nations de la terre seront bénies en ta postérité, parce que tu as obéi..." (Gen. XXII, 17-18).
" Il existe aujourd'hui de vrais risques d'autodestruction de l'humanité dans son ensemble "
" Et ce furent précisément les raisons des haines païennes. Là encore, je pourrais citer la Bible ; mais laissons parler Tacite, le prince des historiens romains : " Moïse, pour mieux s'attacher à l'avenir la nation, institua de nouveaux rites, opposés à ceux de tous les autres mortels. Là tout ce que nous révérons est en horreur ; en revanche, tout ce qui est impur chez nous est permis (...). On dit qu'ils adoptèrent le repos du septième jour parce que c'est le jour qui mit fin à leurs misères ; ensuite, flattés par la paresse, ils donnèrent aussi à l'oisiveté la septième année. "
" Plus loin, Tacite s'en prend aux " sinistres " institutions juives, ainsi qu'à leur misanthropie : " Jamais ils ne mangent, jamais ils ne couchent avec des étrangers, et cette race, quoique très portée à la débauche, s'abstient de tout commerce avec les femmes étrangères (...). Pourtant, ils ont grand soin de l'accroissement de la population. Ils regardent comme un crime de tuer un seul des enfants qui naissent ; ils croient immortelles les âmes de ceux qui meurent dans les combats ou les supplices ; de là, leur amour d'engendrer et leur mépris de la mort."
" Finalement, il suggère une sorte de génocide, car il abomine également les chrétiens. Voici le passage : " Ces religions, quoique hostiles entre elles, provenaient des mêmes auteurs ; les chrétiens étaient sortis des juifs ; la racine une fois arrachée, la tige périrait plus facilement. "
" Je pourrais vous citer d'autres auteurs, par exemple Sénèque qui prophétisait, plus de deux siècles à l'avance et sans encore distinguer entre juifs et chrétiens, que le monothéisme s'imposerait partout ; ou bien, vers l'an 300, le sophiste grec Philostrate, selon lequel les juifs étaient haïs dans tous les pays. Mais bien plus remarquable est le fait qu'actuellement ces questions sont de nouveau à l'ordre du jour car, en France mais surtout en Allemagne, des discussions se poursuivent autour de l'infanticide.
" En effet, selon certains historiens ou sociologues, les crimes staliniens sont comparables aux crimes hitlériens (ce contre quoi s'élevait Raymond Aron). Or, dans le III Reich, les enfants juifs prenaient le chemin des chambres à gaz, tandis que dans feue l'Union soviétique ceux des déportés politiques ou des koulaks étaient" rééduqués " et pouvaient faire d'excellentes carrières ; je me souviens d'un film russe datant de la fin des années 80 dans lequel le cinéaste (dont j'ai oublié le nom) dépeignait son existence passée.
" Il va de soi que certains Allemands sont particulièrement exaltés, tel le professeur berlinois Ernst Nolte, qui, sur la quatrième de couverture de son dernier ouvrage, écrit qu'il faut " se consacrer aux thèses qui ont été tabouisées, notamment aux écrits des révisionnistes radicaux ".
Faut-il en conclure que l'antisémitisme est sans fin ?
Cette agitation qui dure depuis trois millénaires, qui fut par exemple " antimosaïque " dans l'Antiquité et devint "antisioniste " au vingtième siècle, connaîtra probablement au vingt et unième siècle de nouveaux prolongements, sous de nouvelles formes ou avec de nouveaux arguments, mais je ne crois pas qu'elle puisse disparaître. Il est en effet relativement facile de constater, bien qu'il soit très difficile de parvenir à le comprendre, que le monothéisme et l'antisémitisme sont des frères jumeaux, puisque, j'y reviens, l'innovation dite abrahamique ne pouvait que susciter une levée de boucliers parmi les partisans des moeurs traditionnelles.
" Jirinovski est un clown, rien de plus "
" A mes yeux, la question n'est pas de savoir si l'antisémitisme aura disparu au siècle prochain, mais de savoir si l'humanité existera toujours dans cent ans. Car la prolifération incontrôlée des armes nucléaires ou la multiplication des armes biologiques donnent l'impression que tout devient possible. Il existe aujourd'hui, me semble-t-il, de vrais risques d'autodestruction de l'humanité dans son ensemble. Et ce danger réel s'accompagne d'une sorte de désarroi universel qui a quelque chose de lamentable.
Ce désarroi vous paraît-il de nature à favoriser un retour massif de l'antisémitisme dans certaines sociétés déstabilisées, comme par exemple l'actuelle Russie ?
Le cas russe est très particulier. Il faut remonter au Grand Schisme du onzième siècle : tandis que l'Eglise romaine s'en tint à la doctrine de saint Augustin selon laquelle les juifs devaient être tolérés, l'Eglise grecque orthodoxe la rejeta.
" Les conséquences se manifestèrent au seizième siècle, après la fin du joug mongol ; Ivan le Terrible interdit alors aux juifs l'accès de la Moscovie, et ce ne fut que lors des annexions de Pierre le Grand et de Catherine II (pays baltes, Pologne) que des centaines de milliers de ceux-ci furent assujettis à l'empire russe. Ils furent alors assignés à résidence, et seuls les plus riches (notamment les marchands de première guilde) furent autorisés à s'installer en Russie proprement dite. Aussi bien l'antique méfiance allait subsister : deux exemples suffiront. D'abord Dostoïevski, qu'on peut ranger parmi les antisémites les pires, sinon que son génie lui faisait introduire dans ses tirades un certain doute, voire un point d'ironie. Ensuite Léon Tolstoï, qui dans Anna Karénine avait fort malmené le banquier juif Poliakov (sous le nom de Boulganirov), mais s'en repentit sur ses vieux jours, et voulut camper dans son dernier roman, Résurrection, un déporté juif exemplaire.
" Il en subsiste cinq esquisses, qui ne le satisfirent guère, et le déporté devint... chrétien.
" De cette ignorance, il subsiste quelque chose, mais, pour en revenir à l'actualité, des sondages ont établi que seuls 10 % des Russes s'avouent antisémites, ce qui est un pourcentage quasi normal. Pourtant, l'obscénité de certains textes dépasse, et de loin, ceux de Louis Ferdinand Céline.
Les provocations de Jirinovski ne vous inquiètent pas ?
C'est un clown, rien de plus. Et comme son parti paraît devenu important, sans doute ne restera-t-il pas longtemps au gouvernail. Il risque d'être remplacé par quelqu'un de plus sérieux, et peut-être de plus dangereux. Mais pour l'instant nous n'en savons rien. De toute manière, je suis dans la même perplexité que n'importe qui face à l'avenir de la Russie. Je suis plutôt un historien qu'un prophète... et le fait d'être de culture russe, ou de m'appeler Léon en l'honneur de Tolstoï, parce que je suis né deux jours après sa mort, ne me donne pas de compétence particulière pour savoir ce qui va arriver !
" La seule chose qui aujourd'hui me paraisse certaine en ce qui concerne l'antisémitisme et le racisme, en Russie comme ailleurs, c'est que tout cela va continuer. Nous ne savons pas exactement sous quelle forme, nous ne sommes pas en mesure de dire précisément avec quelle intensité. Mais nous pouvons être convaincus que cela ne va pas cesser.
" L'influence de l'historien ne s'exerce que d'une manière infime et aléatoire "
Avez-vous toujours pensé ainsi ?
Non. Après la guerre, j'ai entretenu de grands espoirs. J'étais vraiment convaincu, et je n'étais pas le seul, qu'en démontrant scientifiquement que le racisme n'a pas de raison d'être nous le ferions disparaître. Je suis revenu de ces illusions. Je crois maintenant que tout cela ne s'arrête jamais. Il y a des hauts et des bas, des rémissions et des flambées de violence, des phases de stagnation, des évolutions plus ou moins profondes... mais il n'y a pas de disparition prévisible du racisme.
Quel rôle peut jouer le travail de l'historien ? Iriez-vous jusqu'à dire que vos travaux sur l'antisémitisme sont destinés à demeurer sans relation aucune avec le cours des événements à venir ? Pouvez-vous écarter tout à fait l'espoir qu'ils exercent une influence, en particulier sur l'éducation ?
Je ne prétends pas écarter cet espoir, mais je sais pertinemment qu'il s'agit là seulement d'une croyance. L'influence de l'historien, en ce domaine, ne s'exerce que de manière infime, aléatoire, et finalement impondérable. C'est une influence au compte-gouttes, dans laquelle le hasard joue aussi largement sa part.
" C'est d'ailleurs par hasard, au départ, que je me suis retrouvé historien. Sans doute ma première chance, dans cette recherche, est-elle d'avoir été autodidacte. Car je n'étais pas un universitaire ni un chercheur de métier. Je le suis devenu à la suite d'un concours de circonstances où se mêlent des coups de chance et mon désir de comprendre. C'est par un coup de chance que je suis tombé sur les archives de la SS, et qu'ensuite j'ai pu suivre les travaux du tribunal de Nuremberg. Mais ce qui m'a passionné, c'est de tenter de comprendre. Je voulais savoir pourquoi les nazis avaient décidé de me tuer, moi comme tous les autres juifs, simplement parce que j'étais né dans telle famille plutôt que dans telle autre. Cette situation me semblait invraisemblable. Pour tenter d'en démêler les causes, il m'a fallu par la suite des dizaines d'années...
Estimez-vous aujourd'hui y être parvenu ?
Je pense avoir avancé... Mais il demeure encore bien des zones d'ombre, aussi bien dans le passé lointain que dans l'histoire contemporaine. Par exemple, la date à laquelle les nazis ont décidé le génocide des juifs n'est pas encore nettement établie. Tout le monde croit que c'est le 20 janvier 1942, à la conférence de Wannsee. Cela permet aux révisionnistes allemands de souligner que personne n'est coupable de cette décision tardive, prise par un SS inconnu dans le désarroi qui a suivi la défaite de Moscou. Nous sommes aujourd'hui un groupe d'universitaires français et allemands pour qui il existe de très fortes présomptions pour que la décision soit bien antérieure. En effet, le fameux " plan Barbarossa ", celui de l'invasion de l'URSS, fut notifié par Hitler à ses généraux le 22 décembre 1940. Auparavant, il y eut des travaux préparatoires, que Himmler confia à Eichmann. Le 4 décembre, il rédigeait ces lignes : " Solution finale de la question juive par voie de transfert de 5,8 millions de juifs dans un territoire encore à déterminer. "
" A ce moment, l'Allemagne avait pratiquement perdu la bataille d'Angleterre et ne pouvait plus compter sur un territoire comme Madagascar. Il s'agit donc bien du mouvement vers l'Est. Il reste à confirmer ce que signifie exactement"transfert " . Nous sommes plusieurs à penser qu'il y a de grandes chances pour que des preuves nouvelles se trouvent dans les archives de Moscou, qui étaient jusqu'alors inaccessibles. Il faudrait pouvoir organiser une mission de recherche.
L'une des conclusions que l'on peut tirer de la lecture de votre oeuvre, c'est que la forme que revêt l'antisémitisme dans les sociétés occidentales, selon les périodes et les pays, est comme un baromètre de l'état de ces sociétés. Etes-vous d'accord avec cette remarque ?
Imaginons qu'un homme politique dise : " Tous les malheurs de notre pays viennent des juifs et des cyclistes. " Il y a des périodes où cette déclaration serait une erreur tactique. Il y a d'autres périodes où quelqu'un dans l'auditoire demande :" Pourquoi les cyclistes ? "
" En France, aucun agitateur ne poserait cette question. L'antisémitisme y est faible, et Jean-Marie Le Pen vient de chuter dans les sondages. Mais il eut un cas tragique, celui de l'infortunée Simone Weil, à laquelle ses parents avaient tenté de cacher qu'ils étaient juifs. Elle l'apprit donc à l'école et, en résultat, témoigna sa courte vie durant d'un antisémitisme farouche. Son expression extrême, on la trouve dans son dernier écrit, Lettre à un religieux, qui date de 1943, lorsque la " solution finale " battait son plein, et d'une certaine façon, elle y inversait la question, en écrivant : " Si des Hébreux de la bonne espèce ressuscitaient, et si on leur donnait des armes, ils nous tueraient tous, hommes, femmes et enfants." Lapsus calami ? De toute façon, le cas est pathologique. "

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