O15896
Wikipédia : "Salomon Reinach"



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"Salomon Reinach"

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Salomon Hermann Reinach, une des figures de l'intellectuel de la Belle Époque et de l'Entre-deux-guerres engagé dans la cause dreyfusarde, est un archéologue1 français, conservateur du musée de Saint-Germain et professeurd'histoire de l'art à l'École du Louvre. Une génération après le sanskritisteluthérien et antidarwinien Max Müller, il a « laïcisé » l'étude scientifique des religions en la dégageant des préjugés confessionnels.
Au-delà du fort impact de ses brefs travaux menés au sein de l'École française d'Athènes6, son œuvre de documentation encyclopédique, dont ses Répertoires, dits Clarac de poche, et leurs quelque vingt mille croquis, a été essentielle à la diffusion au sein du monde académique d'une méthode comparative et scientifique. Polygraphe compulsif obsédé de l'indexation, il a publié plus de sept mille titres7, dont une centaine de livres7, parmi lesquels l'étude des civilisations, à travers la représentation figurée et les mythes, a marqué irréversiblement l'histoire des religions en la recentrant sur les questions clef de l'interdit de l'inceste, des règles de la pudeur et du voile de la femme8,cf. 2 et en l'orientant vers l'analyse anthropologique.
Tout en étant presque unanimement reconnu comme un nouveau Pic de la Mirandole3 correspondant avec des confrères du monde entier7, il a subi plusieurs querelles suscitées par des savants antidreyfusards issus du milieu catholique et conservateur et s'est attiré l'hostilité de la presse antisémite. Malgré son soutien à l'abbé Loisy9 dans une tentative de moderniser la Doctrine, il faudra attendre l'après-guerre et l'œuvre de Teilhard de Chardin pour que l'Église s'accommode d'une protohistoire en contradiction avec le récit biblique.



LES PRINCIPES LAICS DE L’ANTHROPOLOGIE DES RELIGIONS



Philologue qui a choisi de se confronter aux tanagras et autres terres cuitesgrecques pour ainsi dire les faire parler, Salomon Reinach défend que mythes et religions, « maladie du langage », ne relèvent pas de la Tradition dont ils se soutiennent mais d'un contresens culturel. Ils sont en effet plus que les traces d'un passé rémanent ou le souvenir dégénéré d'une histoire, mais des fables du présent construites, par métonymie et métaphore10, dans le but de réaménager la notion de péché11 et de redonner, dans ce nouveau contexte moral, un sens magique aux objets d'art et aux discours reçus en héritage dont la significationrituelle, a été perdue ou est incomprise12. L'histoire d'une religion ne se fait donc pas tant par la confrontation du récit d'un passé qu'elle revendique aux preuves archéologiques que par le déchiffrage des symboles qu'elle utilise pour structurer la société qui la pratique.




LE MYTHE D’UN CLASSICISME



En insistant sur la rémanence des symboles du sacré et partant sur les causes intrinsèques aux sociétés de l'évolution des religions, Salomon Reinach renvoie au rang de mythe les fondements historiques que celles-ci se donnent et bouscule la vision de l'origine orientale de la civilisation occidentale, en particulier du christianisme, ce qu'il appelle « le mirage oriental »cf. 3.
C'est sur l'étude des civilisations non classiques, en particulier de la civilisation celtique, à laquelle l'a initié Alexandre Bertrand, et ses réaménagements à l'époque galloromaine, qu'il fonde son axiome. Il le corrobore par l'étude des époques non classiques de la civilisation grecque.




BIOGRAPHIE



POSITIVISME




Puiné de la famille « je sais tout » (1858-1875)



Né dans une famille de banquiers juifs-allemands devenue française comme celle des Rothschild à la faveur de l'Empire, Salomon Reinach est élevé, entre son frère aîné Joseph alias « J. » et son cadet Théodore alias « T. »., dans le goût éclectique de l'art et le culte progressiste de la science. Les trois frères feront effectivement chacun une brillante carrière intellectuelle, ce qui leur vaudra d'être pris par Émile Zola comme figures de l'élite savante négligeant le peuplecf. 4 et d'être caricaturés par les chansonniers de Montmartre sous le sigle « J. S. T. », pour « je sais tout »13.
Son père possède une collection de tableaux et de gravures et lui-même, doué pour le dessin, reçoit des leçons de peinture, mais le véritable enfant prodige est son benjamin14. Il reçoit son instruction à domicile de précepteurs, apprend l'anglais, l'allemand, l'italien, un peu d'hébreu, et a l'occasion de côtoyer dans le salon familial les savants de l'époque, Claude Bernard, Ernest Renan15.
Il a douze ans quand le Second empire perd la guerre contre la Prusse, que Paris est dévasté et qu'est instaurée la IIIe République. À quatorze ans, avec un an d'avance, il commence, dans la classe de Paul Foucart, ses humanités au lycée Condorcet, où en trois années il accumule six prix et dix accessits au Concours général15, moins que son frère Théodore, recordman de ce concours16 réservé aux meilleurs élèves.
Destiné à Polytechnique, il est admis en 1875, son baccalauréat passé, en classe de mathématiques supérieures mais l'expérience le décide à s'orienter vers les Lettres15. Il excelle en effet en grec et c'est lui qui sert de souffleur pour la représentation en langue originale du Philoctète de Sophocle organisée par son benjamin et donnée dans la maison familiale devant les plus éminents professeurs16.
Normalien et philologue reconnu (1876-1879)[modifier | modifier le code]
À dix-sept ans3, Salomon Reinach intègre en tant que major la promotion 1876 de l'École normale, établissement que dirige encore Ernest Bersot17. Attiré par la philosophie, il vient de faire paraître15 anonymement la première traduction française13 de l’Essai sur le libre arbitre de Schopenhauercf. 5, qui fait sensation13. L'année suivante, celle de La Cité de Dieu de saint Augustin. Il a déjà la réputation d'un polymathe misanthrope13 et polygraphe préférant l'étude plus que l'hygiène du sommeil ne l'autorise15.
Il suit les cours de littérature grecque que dispense le philologue Henri Weil. Celui-ci et ses professeurs de grec lui font découvrir la philologie classique15, qu'il étudie dans les six volumescf. 6 de référence que vient de faire paraître Wilhelm Freund. Le 30 septembre 1879, il est reçu premier à l'agrégation de grammaire13, à vingt et un an, ce qui est un âge exceptionnellement précoce.
A la demande de son professeur d'humanités, Paul Foucart, nommé depuis un an directeur de l'École française d'Athènes, il s'inscrit à l'examen d'entrée de celle ci13. Il est reçu le 30 octobre, mais Ernest Bersot, gravement malade, réussit à le retenir à Normale par un poste de sous-bibliothécaire, qu'il n'accepte cependant que pour deux mois13. Physiquement épuisé, il termine son Manuel de philologie classiquecf. 7, qui paraitra au début de l'année suivante13. Conçu à l'adresse des enseignants des lycées et collèges communaux18 et largement inspiré du Triennium de Freund, l'ouvrage aura un succès tel qu'il sera réédité trois ans plus tardcf. 8 et primé par l'Association pour l'avancement des études grecques15.
Le 30 décembre 1879, contre le conseil de Bersot mourrant, le philologue, non sans avoir hésité avec un poste de maître de conférenceà la prestigieuse université de Douai qui a été restaurée en 1854 ni éprouvé de scrupules à trahir la cause de l'enseignement pour lequel il a été formé, opte pour le soleil, l'aventure, le métier d'archéologue et l'École française d'Athènes, qu'il rejoint au mois de mars suivant après avoir s'être initié pendant quatre semaines à l'École des Hautes Études auprès du spécialiste des tanagras Olivier Rayet à l'analyse des terres cuites et à l'archéologie des sites d'Asie Mineure13.
Archéologue de l'École française d'Athènes (1880-1882)[modifier | modifier le code]

Le règlement exigeant un passage préalable à la Villa Médicis, Salomon Reinach débarque à Rome. Il profite de ces deux semaines de mars pour ouvrir son premier chantier de fouilles. Les maigres trouvailles ne lui laisseront pas le temps de découvrir ce qui se révèlera être les abords de la Domus aurea13.
Paul Foucart, le directeur de l'École française d'Athènes, ne voulant pas d'archéologue en chambre13, Salomon Reinach est envoyé du 10 juillet au 30 août 1880 s'initier au chantier de Myrina puis, emmené par une mission médicale de la marine française, évaluer et faire des croquis des sites des îles Égéennes20. Maniaque de l'indexation12, il va jusqu'à faire une liste annotée des personnels du navire13. Disposant d'une fortune personnelle, il dépense en un mois et demi presque entièrement sa pension, qui est de trois mille six francs par an, à l'achat de pièces proposées par les autochtones, de sorte que ses campagnes sont exceptionnellement fructueuses13
Après une étude à Olympiecf. 9, il est affecté aux fouilles sur les sites nouvellement découverts en Asie mineure. Ce sont principalement les campagnes de Myrinacf. 10, près de Smyrne, où de janvier à juillet 1881 en compagnie du normalien de la promotion 1874 Edmond Pottier et parfois seul il explore mais aussi analyse cent cinquante tombes21, de Cymé, ex capitale de l'Éolide près de laquelle il identifie le palais d'Aigéai où Thémistocle vainqueur s'était retiré, à partir de mars 1882 dans les îles de Thasos, qu'il est un des premiers à reconnaître comme un site important, Delos, où il dirige quatre chantiers et découvre le comptoir des Poséidoniastes de Bérytos qui confirme la vocation religieuse de l'île, Imbros, où il se fait épigraphiste sur les traces d'Alexander Conze, Lesbos13. Entretemps, il aura visité sur le continent Kavala, Salonique, où il rédige une apologie des yechivahs qui souligne leur rôle émancipateur et, en compagnie d'Albert Sorlin-Dorigny, Troie13.
Charles Tissot, qui nourrit une affection paternelle pour un rare spécialiste « désireux d'apprendre ce qu'il ne sait »13, le fait venir dans la capitale ottomane15. Le jeune homme noue entre janvier et février 1882 une amitié avec le directeur du Musée impérial ottoman, Osman Hamdi Bey, qui le met en mesure d'élaborer des publications qui font connaître à la communauté scientifique12les pièces recueillies au palais de Tchinli (de)15. Par une analyse systématique, pour la conduite de laquelle il s'est initié à la photographie27 auprès de Bernard Haussoullier de passage à Paris durant l'hiver 188013, il donne les clefs permettant d'identifier les pièces archéologiques selon les caractéristiques de leurs ateliers d'origine, et accessoirement de lutter contre le trafic croissant de contrefaçons27.
« Salomon l'Africain » (1883-1885)[modifier | modifier le code]
De retour à Paris à la fin 188213, Salomon Reinach y15 est nommé secrétaire de la Commission archéologique de Tunisie, pays sur lequel la France étend son protectorat depuis moins de deux ans. Il obtient ce poste avec l'appui de Tissot, désormais en poste à Londres15, mais aussi président de la Commission, qu'il aide à achever le premier volumecf. 11 d'une somme sur l'Afrique romaine28.
Deux années durant, il voyage entre Londres, Paris et Tunis15. Aidé du numismate Ernest Babelon puis, en 18853, de l'épigraphiste René Cagnat, il renouvelle sa démarche de documentation comparative sur les sites de Gigthis, de Carthage et de Meninx, ex capitale de l'île de Djerba. Il devient un correspondant assidu de la Revue critique d'histoire et de littérature, à laquelle il avait épisodiquement contribué depuis 1879 et ne cessera plus de donner les comptes rendus savants de ses lectures3.
Sous la direction de Tissot, il participe à l'équipe qui élabore l'Atlas archéologique de la Tunisiecf. 12 et le pose en spécialiste reconnu29. À la mort prématurément de l'ambassadeur helléniste, c'est à lui qu'il revient de rédiger une nécrologiecf. 13 et qu'est confié l'honneur de parachever l'ouvrage posthumecf. 14de celui qui s'était fait sa locomotive.
Conservateur de musée et enseignant[modifier | modifier le code]
Les civilisations non classiques (1886-1895)[modifier | modifier le code]
En janvier 18863, Salomon Reinach, alors qu'il vient de publier une Grammaire latine, est nommé attaché au Musée des antiquités nationales de Saint-Germain-en-Laye auprès d'Alexandre Bertrand, lui-même féru de mythologie grecquecf. 15, en remplacement de Gabriel de Mortillet, élu député. Polyglotte, il achève en 1887 la traduction en français de l’Histoire de l'Inquisition au Moyen Âge de l'américain Henry Charles Lea, traduction qui paraitra deux années plus tard en trois tomescf. 16. À la mort de son maître Olivier Rayet, il rassemble les œuvres de celui cicf. 17 auxquelles il adjoint une volumineuse biographie13. En à peine trois ans, il produit une synthèsecf. 18 de ce qu'offre le musée des antiquités, synthèse qui fait concourir géologie, minéralogie et paléontologie à l'anthropologie, dont il se fait là le promoteur en France15 .

Le Cernunos du Glanum, exemple de pièce et de thème nouveau que Salomon Reinach fait entrer dans l'enseignement académique.
Quatre ans après avoir pris son poste, en 1890, il est chargé par Alexandre Bertrand de le remplacer au cours que celui-ci donne à l'École du Louvre3. Il s'y efforce d'intéresser les futurs archéologues à l'art non classique des Celtes et publie des pièces inédites tel le pilier de Mavilly12. Le cours est un succès et est renouvelé jusqu'en 1892. Dans cet esprit de sortir des sentiers battus, Salomon Reinach part à Odessa en 1893 mener une campagne de fouilles sur les traces des colonies grécoscythiques du Pont-Euxin. Après quelques semaines, il retrouve le musée de Saint-Germain mais en tant que conservateuradjoint. Installé à Paris même 38 rue de Lisbonne avec son assistante après avoir épousé celle-ci, il en sera directeur du 17 décembre 1902 à sa mort3.
Il aménagera les salles du musée, multipliera les catalogues et les inventaires, et compilera des répertoires sur les statues grecques et romaines, les peintures du Moyen Âge et de la Renaissance, et les vases grecs et étrusques. Sa principale innovation sera de systématiser le moulage, réalisé en plâtredans un atelier du musée, des pièces des collections de sculptures et de permettre ainsi, de même que le catalogage, de mettre en série et développer l'analyse comparative12.

Maison natale des frères Reinach16. Située au bord de la terrasse du château, elle continuera d'être habitée par Salomon Reinach devenu assistant du conservateur de Saint-Germain.
1893 est aussi l'année où, en publiant un essai sur les meurtres rituels dont continuent et continuerontcf. 19 d'être accusés les Juifscf. 20, il s'engage scientifiquement dans le combat contre la vague d'antisémitisme déclenchée par le best-seller La France juive d'Édouard Drumont. Dès juin 1892, il s'inquiétait avec ses frères Joseph et Théodore de la campagne de La Libre Parole contre la présence d'officiers Juifs dans l'armée française30. Dans la « fin de siècle », il se pose, à l'instar d'Adolphe Franck, Sylvain Lévi, Israël Lévi31, en figure du savant républicain illustrant et défendant les acquis de la Révolution qui a émancipé les Juifs32. Par contrecoup, cet engagement lui vaudra, plus encore à son frère Théodore, Secrétaire de la Société des études juives, d'être personnellement fustigé par les sionistes tel Ahad Ha'Amcf. 21, le maître de Martin Buber, comme un suppôt de l'assimilationnisme, un traître à son identité qui aurait acheté sa liberté en vendant son âme33.
À partir de 1895, il enseigne régulièrement, en tant que suppléant, à l'École du Louvre. Il y reprend le cours d'Alexandre Bertrand, son patron, après l'avoir lui-même développécf. 22. Il bouscule les habitudes en développant sa théorie du « mirage oriental »cf. 3 c'est-à-dire de l'occultation de l'apport des civilisations non orientales, ni grecque, ni akkadienne, ni égyptienne. C'est l'année où il commence aussi de publier dans la Gazette des beaux-arts, que dirige l'oncle de sa belle sœur, Charles Ephrussi, les traductions qu'il fait des critiques de Bernard Berenson12. Il fait paraître sa traductioncf. 23 d'un homologue d'Uppsala, Oscar Montelius, inventeur d'une méthode de sériation (en) en archéologie.
Cible de l'antisémitisme (1896-1901)[modifier | modifier le code]

La pseudo tiare grécoscythique, commandée à un orfèvre de génie par des antiquaires escrocs qui s'enfuiront à l'étranger, a été l'occasion de multiplier les tirages d'une presse montante, démagogique et antisémite, dénonçant une certaine élite française auprès d'un public revanchard.
En 1896, durant l'affaire Dreyfus, qui s'étirera jusqu'en 1906 et pour laquelle, dès l'arrestation du Capitaine en octobre 1894, il a été un des premiers à se mobiliser30, Salomon Reinach siège au comité scientifique du Louvre34 quand, le 26 mars, celui-ci, présidé par Albert Kaempfen, vote l'acquisition de la tiare de Saïtapharnès, qui se révélera être un faux. Pour ne pas rompre l'unanimité, Salomon Reinach a apporté son suffrage à l'avis de ses confrères mais n'est pas dupe35. Son frère Théodore a avancé une partie34 des 200 000 francs or nécessaires, somme exceptionnelle. Le conservateur chargé des sculptures grecques et romaines, Antoine Héron de Villefosse, partage ses doutes36.
Salomon Reinach confie ses soupçons à la presse37. Son frère se défend publiquementcf. 24. Le conservateur de la glyptothèque de Munich, Adolf Furtwängler, se prononce contre l'authenticité36. Le différend familial devient une querelle d'experts entre l'école française, offensée, et l'école allemande, associée à la défaite de la guerre de 70.
Le 4 décembre 1896, Salomon Reinach est élu à l'Académie des inscriptions et belles-lettresaprès avoir échoué de peu l'année précédente3. Il n'a que trente neuf ans. Certains confrères, qui ne sont pas de l'Institut, font courir le bruit que lui et son frère, parce qu'ils sont Juifs, ont organisé la duperie de Saïtapharnès36, tel Judas, pour de l'argent, laissant entendre que comme Dreyfus, ils se seraient faits agents de l'étranger.
Or, Salomon Reinach, au début de l'année 1897, est un des tout premiers, avec son collègue Gabriel Monod et le jeune Lucien Herr, à donner du poids à l'appel à la révision du procès d'Alfred Dreyfus qu'a publié le journaliste Bernard Lazarecf. 25 et à dénoncer la conspiration contre le condamné pour lequel la loi a été modifiée afin de pouvoir créer des conditions de détention susceptibles de le faire disparaître38. En 1900 ou 190139, il fait appointer Bernard Lazare par la Jewish Colonization Association grâce à l'intermédiaire d'un des directeurs de celle-ci, son ami Émile Meyerson40. La polémique de la tiare ne sera plus entretenue que par des Chauvin pour alimenter l'antisémitisme35, même après que le rapport commandé à Charles Simon Clermont-Ganneau en 1903 aura établi la vérité sur l'affaire36.
L'accès à une notoriété internationale (1902-1904)[modifier | modifier le code]
Cela n'empêche pas Salomon Reinach d'être nommé en 1902, sous le gouvernement Combes, conservateur des Musées nationaux et d'être promu titulaire de la chaire d'archéologie nationale de l'École du Louvre. Il y créé le cours d'histoire générale de l'art, capable au besoin de le dispenser en anglais41. En vingt cinq leçons, qui seront publiées sous le titre Apollo et traduites dans le monde entier, il présente l'évolution de l'art depuis les origines jusqu'à l'Exposition de 1900. Ces conférences sont un succès mondain de l'ampleur de celles que Bergson donne au Collège de France12.

Saint Louis et Blanche de Castillesur deux des douze culs de lampes de la tour de Guise à Tours, exemple des interprétations audacieuses typiques de l'érudition de Salomon Reinach.
Le non conformisme des hypothèses et le détail des interprétations audacieuses du professeur ne cessent de surprendre, voire de susciter la polémique entre spécialistes. Par exemple en 1902, il identifie, par comparaison avec la clef de voûte sculptée de la chapelle de Saint-Germain-en-Laye, sur les statuts en culs de lampe qui sont dans le château de Tours, aux deux premiers niveaux de la tour de Guise, les portraits, vraisemblablement authentiques vus les « traits individuels très prononcés », de Blanche de Castille, de Saint Louis et des frères de celui-ci, Robert d'Artois, Alphonse de Poitiers et Charles de Sicile42, identification un siècle plus tard toujours en attente de confirmation43.
Cette même année 1902, il obtient de l'Académie une subvention qui finance une seconde campagne française, conduite par Émile Cartailhac, à Altamira44. Grâce à la participation d'un archéologue de vingt quatre ans, l'Abbé Breuil, qui s'assure là le soutien financier définitif du Prince Albert de Monaco45, un ami de Salomon Reinach46, l'authenticité de l'art pariétal est enfin reconnue.
En janvier 1903, Georges Perrot l'appelle à partager avec son fidèle ami Edmond Pottier le poste de directeur de publication de ce qui est aujourd'hui l'un des plus anciens périodiques scientifiques français, la Revue archéologique. Tout en apportant ses propres articles, il prend personnellement en charge le développement les rubriques Nouvelles, Chronique et Comptes Rendus3. Diffuser le savoir, le sortir du domaine réservé des spécialistes et le faire entrer dans le champ de la pluridisciplinarité, mais aussi faire œuvre de vulgarisation est et restera un des moteurs de son action47.
Salomon Reinach, en défenseur des acquis de l'Révolution, anime un réseau de soutien financier aux campagnes électorales des radicaux socialistes, ce que ne manquent pas de dénoncer ses détracteurs antisémites48. À la fin de l'année 1904, durant les travaux de commission parlementaire Buisson-Briand qui préparent la loi de séparation des Églises et de l'État, il participe avec son frère Joseph et une quinzaine d'autres francs maçons aux discussions dominicales organisées autour de Ferdinand Buisson par Paul Desjardins dans l'atelier de l'impasse Ronsin49. Ces discussions sont vraisemblablement à l'origine de la séparation du culte et des œuvres instaurée par l'article 4 de la nouvelle loi49, celui-ci prévoyant que les hospices et hôpitaux religieux rejoignent le service public.




ANTROPOLOGUE TOTEMISTE



En 1905, Salomon Reinach fait reprendre les chantiers du mont Beuvray et d'Alésia12, jusqu'alors envisagés comme des témoignages d'un folklore national réinventé et d'une gloire gauloise qui ne soit pas redevable à l'Italie. À l'École du Louvre, développant une vision synthétique de l'art, il ajoute à sa chaire d'archéologie celle d'histoire de la peinture3.
Parallèlement, il entame la publication de son œuvre majeure, Cultes, mythes et religionscf. 26, une somme destinée aux érudits dans laquelle il expose les preuves matérielles de la force des mythes et des symboles religieux primitifs à persister à travers de nouvelles formes de cultes, que ce soit chez les Celtes, chez les Grecs ou chez les Romains. L'analyse faite à partir des concepts de totem et de tabou empruntés à un savant anglais, James George Frazer, scandalise les habitudes de la Sorbonne et l'orgueil national15. Le phénomène religieux, ce qui sous entend aussi le judaïsme et le christianisme, est analysé comme un animisme plus ou moins évolué instaurant le sacré et ses interdits par un discours opératoire, la magie, qui est un état de la « science non encore laïcisée », et par sa mise en œuvre, le rituel, qui est le sacrifice d'une figure, tel Orphée ou Actéon, dont la fonction est fondamentalement totémique.
Enseignant à l'occasion à l'École des hautes études sociales50, Salomon Reinach complète dès 1909 les trois premiers volumes de Cultes, mythes et religions, l'édition fortement révisée de 1923 en comportant cinq, d'un panorama de toutes les religions intitulé Orpheus. Synthèse de six cents pages, dont la moitié est consacrée aux seuls judaïsme et christianisme, il y dégage les principes de l'histoire des religions. La publication lui vaut de se voir reprocher par son assistant au musée de Saint-Germain, Henri Hubert, un élève de Durkheim et condisciple de Marcel Mauss9, froideur scientifique et simplifications abusives51. Ces deux ouvrages seront cités fréquemment par Freud deux ans plus tard dans Totem et tabou.
C'est dans un opuscule publié en Italie que Salomon Reinach décrit par quelques exemples le système de dérivation de sens par lequel le discours sur les objets, transformés en objets de culte, construit les mythes qui alimentent les religionscf. 27. Il y voit le même phénomène anthropologique dans la période contemporaine qu'à l'époque archaïque. La même incompréhension populaire fait naître le mythe des murs cyclopéens, des géants qui les auraient construits, et la dévotion à la fontaine de Lourdes12. Le culte voué par Bernadette Soubirou et le peuple illettré n'a pas plus à voir avec la conception qu'ont les théologiens de l'Immaculée conception que les croyances des anciens grecs concernant par exemple les supplices subis aux enfers par Tantale ou Sysyphe n'avaient de rapport avec les premiers récits religieux sur ces personnages, présentés originellement comme des héros civilisateurs.
Sa position amène le Professeur Reinach à fréquenter les artistes en vue, mais il se lie plus particulièrement aux architectes Henri-Paul Nénot et Victor Laloux ainsi qu'au peintre Alain-Marie Michel-Villeblanche, un élève de Léon Cogniet12. Amateur de Renée Vivien52, qui décède en 1909, et de la traduction de Sappho que la poétesse parnassienne a produit en 1903, il est alors choisi pour être curateur de la succession de celle ci53. Admirateur éperdu, mais aussi parfois ironique, de Liane de Pougy, autre lesbienne célèbre qu'il compare à Diane de Poitiers, il conserve les attentions de celle-ci jusqu'après qu'elle s'est mariée, en 1910, cantonnant sa propre femme à une position compréhensive54.

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