O15889
Armand Tchouhadjian : "Théophano, princesse arménienne"



O15889 Armand Tchouhadjian : "Theophano, princesse armenienne"

"Théophano, princesse arménienne"

Armand Tchouhadjian



Nor-Haratch, n° 63, 31 août 2017, p. 8-9. (version word)

Un épisode méconnu
de l’Histoire des Arméniens :
L'impératrice arménienne Théophano aux origines de la formation
de l’Europe du Xe siècle chez les Ottoniens

Byzance pendant sa jeunesse, puis la Germanie des Ottoniens et leurs voisins, en particulier, la Francie avec les Carolingiens et les Lotharingiens, qui représentent son environnement politique. En effet, au Xe siècle, l’Empire byzantin et le futur Empire germanique se disputaient la succession du titre de « Imperium Romanum », engendrant des conflits à leur frontière commune au sud de l’Italie. A la fin de cette période, Byzance s’étend encore en Asie-Mineure, jusqu'à l’Arménie à l’est ; au nord, de la Bulgarie à la Croatie actuelle ; au sud, de l’Italie Méridionale aux îles de Crète, de Chypre et une partie de la côte syrienne.

Théophano à Cologne



Mais comment une jeune princesse, issue de la Cour policée de Constantinople, s’était-elle retrouvée dans la Cour itinérante et plutôt frustre des Ottoniens, devenant ainsi l'une des actrices les plus importantes de la politique européenne de la fin du Xe siècle ? Longtemps méconnue, il faudra attendre plus de mille ans pour que l’Allemagne d’aujourd’hui reconnaisse son action, à l'occasion des célébrations du millénaire de sa mort en 1991.
Les origines de la princesse furent longtemps contestées, mais des travaux entrepris à la fin du XIXe siècle la confirment comme étant la fille de Constantin Skleros et Sophia Phocas. Elle deviendra la nièce de l'empereur Jean Ier Tzimi-cès par le mariage de celui-ci avec Maria Phocas, la sœur de sa mère. Ces personnages sont issus de la dynastie arménienne dite « macédonienne », qui de 867 à 1056 mena Byzance à son apogée.
L’empereur Nicéphore II répugnait à donner une princesse byzantine en mariage à un prince étranger et, par deux fois, les délégations qu’Otton 1er lui envoya aboutirent à des échecs. L’empereur germanique, qui s’impatientait, vint même mettre le siège devant Bari, dans le sud de l’Italie. S’il ne réussit pas dans sa tentative, le danger contre les possessions byzantines du sud de l’Italie était assez important aux yeux de Jean 1er Tzimicès pour qu’il consentit au mariage. Bien que « seulement » nièce Jean Ier Tzimicès, c’est à ce titre que Théophano, fut accordée à Otton Ier, pour son fils Otton II.
Dès son arrivée à Rome, le 14 avril 972, Théophano est mariée à Otton II, alors âgé de dix-sept ans. et sacrée impératrice par le pape Jean XIII (965-972).
De 972 à 976, la jeune impératrice vit des années d'apprentissage. A In fin des festivités du mariage, la Cour quitte Rome pour la Germanie et traverser les Alpes avant la mauvaise saison. Durant toutes ces années, elle sillonne sa nouvelle patrie avec Otton II. Ce fut pour elle l’apprentissage de la vie à la Cour ottonienne et de son fonctionnement, de la langue, principalement le latin, de l’environnement politique, des relations avec l’Eglise, etc. Très rapidement, à la mort inattendue de son beau-père Otton Ier, elle devient impératrice régnante aux côtés de son mari Otton II. La présence de sa signature dans les diplômes promulgués par Otton II indique qu’elle participait aux prises de décisions et d’arbitrages de l’Etat.



Désormais intégrée à la famille ottonienne, Théophano va alors vivre des années de consécration avec la naissance de ses enfants, Adélaïde (977), Sophie (978), Mathilde (979) et enfin en 980, l’héritier tant attendu, nommé Otton, en référence à la famille. Malgré les difficultés de son mari à assoir son autorité, la naissance du futur Otton III créé un climat plus serein, qui sera de courte durée car Otton II, appelé en Italie par le pape Benoit VII (974-983), s’engage ensuite dangereusement jusqu’en Calabre, contre les Sarrasins. Après un début de campagne victorieux, il y subit une lourde défaite avec son armée à Crotone (juillet 982) et ne doit son salut qu’à une fuite par mer, et sa récupération par Théophano, présente à Rossano, au plus près du front, venue à sa rencontre par voie terrestre. De retour de campagne, après une année difficile, le souverain succombe à une crise de paludisme, à Rome, le 7 décembre 983.
Théophano, âgée de seulement 23 ans, est alors mise au courant de la libération d’Henri II le Querelleur, cousin de l’empereur défunt, par l’évêque d’Utrecht, Poppo, suivi fin janvier de l’enlèvement, de son fils Otton III par l’évadé, qui se présentait comme son tuteur légitime.
Bouleversée par la soudaineté de l’événement, elle prend cependant conscience du danger qui pèse sur la succession de son fils, et sur son propre pouvoir. La jeune impératrice va alors réagir méthodiquement, en se rapprochant tout d’abord de l'impératrice douairière Adélaïde, en rassemblant ses partisans en Italie, mais surtout en s'alliant aux dirigeants proches de la famille ottonienne, qui étaient indignés par la manière dont se comportait Henri II. En avril 984. les impératrices elles-mêmes quittent Rome pour gagner la Germanie et coordonner les discussions en cours avec le parti d'Henri II. Face à cette opposition bien orchestrée, ce dernier est obligé de reconnaître la vanité de son opposition, et rendant l’enfant à sa mère, lui fit soumission.
La priorité pour Théophano était à présent l’éducation d’Otton III et elle va pour ce faire constituer petit à petit son équipe d’éducateurs. Son éducation sportive et militaire est confiée au comte saxon Hoiko von Eupen, et au fil des années pour la culture, à Bemward, le futur évêque de Hildesheim, pour les sciences à Gerbert d’Auriliac et Jean Philagathos Rossano (le futur pape Jean XVI) pour le grec. Théophano devait retrouver Willigis son principal conseiller, qui conserva le titre d’archichancelier octroyé par Otton II, et devint le personnage central de l’action de la jeune impératrice. Infatigable, on la voit partout où sa présence est nécessaire : Ingelheim, Frankfort, Metz, Nimègue, Bamberg, Cologne, affrontant tous les obstacles. A l'ouest, la situation est instable : Lothaire II, roi des Francs, qui veut toujours récupérer la Lotharingie accentue sa pression ; au nord, les Danois ont déjà pénétré dans le Holstein et veulent s’émanciper du Saint Empire ; à l'est, les Slaves s'allient à leurs ennemis de Bohème et repassent l’Elbe ; au sud, les Byzantins et les Sarrasins, se battent entre eux et mettent le sud de la péninsule italienne hors contrôle, tandis qu’à Constantinople, Basile II a prit le pouvoir. L’impératrice est également préoccupée par deux autres événements : la première participation à une opération militaire de son fils Otton III, contre les Slaves de Pologne. et, plus grave pour la population, la famine. En effet, après un printemps 986 calamiteux et une sécheresse qui brûlait les maigres récoltes sur pied, la situation était critique, avec l’apparition d’épidémies.
En Francie occidentale, les tractations pour le siège royal occupèrent le début de l’année 987, Théophano se tenait toujours discrètement informée. Elle suivait l'action de l’archevêque Adalbéron de Reims qui dégageait la voie pour l’élection d’Hugues Capet par ses pairs. Considérant qu’il était, en dehors d’être son cousin germain (par alliance), le candidat le moins dangereux pour le Saint Empire, elle se garda de prendre parti, laissant au robertien ouvrir ainsi la dynastie des Capétiens.
En 989, elle estima la Germanie suffisamment pacifiée pour la laisser aux mains de Willigis et, bravant les intempéries de l'hiver, partit pour l’Italie, atteignant Rome à la fin du mois de novembre. Quelques jours après, un messager lui apporta une terrible nouvelle : le 25 octobre, un grave tremblement de terre avait dévasté Constantinople, mettant bas, entre autres, les coupoles d'une quarantaine d'églises ; elle apprendra plus tard, que c'est un architecte arménien, Tiridate, qui avait été retenu pour reconstruire celle de Sainte-Sophie.
La souveraine fut bientôt réclamée en Germanie et repris donc le chemin du retour en février, sans être sûre que la route à travers les Abruzzes soit dégagée, pour se rendre à un plaid près de Ravenne. Ensuite, ce fut encore une année à 4 000 km parcourus : Reichenau, Mayence, Francfort, Magdebourg, Gandersheim, etc..., avec les réunions habituelles, les arbitrages, les sollicitations, les courriers officiels, les comptes rendus de ses envoyés, et surtout les retrouvailles avec son fils ! Elle l’accompagna d'ailleurs dans une expédition militaire contre les Lutices et le duc de Bohême. Fort heureusement, ce dernier, au vu des forces germaniques et polonaises rassemblées, préféra demander à discuter !
Ces années d’hyper activité influaient su sa santé, et bientôt, la dramatique nouvelle de sa mort tomba le 15 juin 991. Les officiers de cour et les courriers de la chancellerie ottonienne diffusèrent immédiatement la nouvelle à travers l’Europe et jusqu’à Byzance : l’impératrice Théophano s’en était allée, comme elle était venue, discrètement, dans les bras de son fils de onze ans. Elle avait à peine dépassé la trentaine. Elle fut inhumée à sa demande dans l’église Saint-Pantaléon de Cologne. Elle n'avait eut cesse, jusqu'à sa mort, de défendre les intérêts du Saint Empire et de son fils Otton III. Après des siècles de dénigrement, dû à son sexe, son origine, sa religion, son habitude raffinée de vie et vestimentaire, il est finalement admis qu'elle assuma ces deux objectifs avec succès jusqu'au bout, malgré un environnement qui ne lui était pas favorable.
Ce fut la fin du grand rêve de réunion des deux empires chrétiens, qui ouvrit la porte à des siècles de jalousie et d’incompréhension, avec de nombreux événements dramatiques : en 1204, la prise et le pillage de Constantinople par les Croisés et les Vénitiens et, en 1453, la prise de la ville par les Turcs Ottomans et la chute définitive de Byzance. Il faudra attendre mille ans, à la commémoration de la date de sa mort en 1991, pour que soit reconnue le rôle majeur tenu par cette jeune impératrice arménienne venue de l'est : « Die machiigste Frau des Abendlandes : La femme la plus puissante de l'Occident ».

Même si le grand schisme définitif de la chrétienté n'aura lieu que dans une cinquantaine d'années (1054), elle n'était pas de religion romaine. Ainsi, malgré les nombreuses donations aux monastères et abbayes, sa grande piété qui lui était reconnue, ou bien même le fait que deux de ses filles soient abbesses, elle est la seule ottonienne à ne pas être béatifiée !

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