O15597
Justin Martyr : "Invention d’un faux juif interlocuteur, Tryphon, faire-valoir du christianisme irréfutable"



O15597 Justin Martyr : "Invention d’un faux juif interlocuteur, Tryphon, faire-valoir du christianisme irrefutable"

"Invention d’un faux juif interlocuteur, Tryphon, faire-valoir du christianisme irréfutable"

Justin Martyr

Wikipédia



Justin de Naplouse ou Justin de Néapolis, né à Flavia Neapolis (actuelle Naplouse en Cisjordanie) vers le début du IIe siècle et mort (exécuté) à Rome vers 165, est un apologète et philosophe chrétien, auteur d'une œuvre rédigée en langue grecque, en grande partie perdue, à l'exception de deux Apologies et d'un Dialogue avec Tryphon, considérés comme des premiers jalons dans la séparation entre le christianisme et le judaïsme1.



Condamné pour avoir refusé de participer au culte d'idoles il est exécuté par décapitation vers 165. Il est ainsi également connu comme Justin Martyr, ou encore Justin le Philosophe (premier philosophe chrétien), et est vénéré comme saint et martyr par les chrétiens, il est fêté le 1er juin2.



La biographie de Justin est mal connue, basée sur une documentation fragmentaire qui « [laisse] subsister bien des zones d'ombre autour de sa personne et de ses activités »3. Il est né à Flavia Neapolis, actuelle Naplouse, dans la province de Syrie-Palestine3, dans la dernière décennie du Ier ou la première du IIe siècle4. Il descend probablement de colons d'origine grecque et latine, installés dans la « ville nouvelle » que Vespasien a fondée au lendemain de la Grande révolte juive (66-70)3.



De naissance libre, il est vraisemblablement citoyen romain5 et sa famille est de religion polythéiste.


Non circoncis3, il déclare appartenir à « la race »6 (en grec ancien genos)7 des samaritainsN 1, mais il semble n'avoir pratiqué ni l'hébreu, ni l'araméen et ne témoigne d'aucune connaissance particulière de la religion samaritaine3. En revanche, il est informé de certaines interprétations rabbiniques, d'une partie des croyances juives3 et connaît l'existence de « chrétiens d'origine juive8 » qu'il appelle « juifs croyants »N 2. Par ailleurs, sans qu'il le mentionne jamais explicitement, il s'assimile à la culture hellénique dont il a étudié la philosophie et a cru aux divinités7. Après avoir reçu une formation à dominante littéraire, classique à l'époque, il suit un enseignement philosophique de niveau supérieur9 qui lui permet « de dialoguer efficacement avec l'élite intellectuelle de son temps »4.



Il étudie notamment la philosophie auprès de plusieurs professeurs. Dans le Dialogue avec Tryphon, il évoque, les méandres de son cheminement10 et « les faiblesses de ses professeurs : la suffisance du stoïcien, l'âpreté au gain du péripatéticien, les prétentions encyclopédiques du pythagoricien »10. Il rencontre enfin un platonicien des plus éminents auprès duquel il pense « immédiatement accéder à la vision de Dieu, car tel est le but de la philosophie de Platon11 ». C'est au terme de ce parcours éclectique — assez habituel à l'époque — et impressionné par le courage des chrétiens devant la mort12 qu'il en arrive au christianisme13. Cette conversion semble se situer avant ou à l'époque de la révolte de Bar Kokhba (132-135), en Palestine ou dans la province romaine d'Asie4. Si l'on en croit Eusèbe de Césarée, c'est à Éphèse qu'il se serait converti vers l'an 150 et où il aurait eu la controverse dont il tira le Dialogue avec Tryphon14. Il a été émis l'hypothèse que le rabbin avec qui il aurait eu cette controverse était Rabbi Tarfon. Après sa conversion, il ne renonce pas pour autant à la philosophie mais cherche, au contraire, à prouver que les philosophes grecs l'ont conduit au Christ.



« Prêchant la parole de Dieu et combattant dans ses ouvrages pour la défense de la foi »15, Justin voyage beaucoup16 avant de s'installer à Rome lors de son second passage dans cette ville, peut-être à l'époque d'Antonin le Pieux17, où il ouvre une école de philosophie et y enseigne la doctrine des chrétiens18, insistant toujours sur les fondements rationnels de celle-ci. Cette approche assez neuve suscite de nombreuses controverses avec ses confrères comme avec des philosophes, notamment Crescence le Cynique (en) avec lequel Justin entretient des controverses publiques et qui l'aurait dénoncé auprès des autorités pour la propagation de doctrines déviantesN 3. Il est également possible que Justin ait contrevenu aux « ordonnances impies sur l’idolâtrie » qui prescrivaient aux sujets de l'empire de sacrifier aux dieuxN 4. En tout état de cause, il est mis en accusation devant les autorités.



En réfléchissant sur la vie de cet apologiste, on se rend compte que ce philosophe a été la proie de maîtres qui revendiquaient le même titre. Il a été en butte aux attaques du cynique Crescens, interrogé froidement par le stoïcien Junius Rusticus (préfet de la Ville de 162 à 168) sous le règne de l’empereur-philosophe Marc-Aurèle. La solidarité philosophique faisait presque un devoir au préfet et à son impérial disciple de condamner l’adversaire de leur collègue (Crescens). Il est intéressant d’approfondir les rapports “amoureux” de ce chrétien avec la philosophie: il l’aima, mais elle finit par le tromper en l’éliminant19.



À Rome, c'est le préfet de la Ville qui a en charge tant l'application de la loi que le maintien de l'ordre et c'est à l'époqueN 5 le philosophe stoïcien Junius Rusticus, maître et ami de l'empereur Marc Aurèle, qui exerce cette fonction17. Suivant la tradition, Justin subit le martyre — fouet et décapitation — avec six de ses compagnonsN 6 vers 16520. Son disciple Tatien le Syrien, originaire de l'Adiabène, est ultérieurement l'auteur d'un Diatessaron, une harmonisation des quatre évangiles qui sera diffusée dans les Églises de langue syriaque jusqu'au Ve siècle21.



Cette description de la célébration eucharistique par Justin est l'une des plus anciennes que l'on possède en dehors des textes des évangiles canoniques. Elle est tirée de sa première Apologie adressée à l'empereur Antonin le pieux et écrite vers 165. Elle est légèrement différente de ce que Pline le Jeune rapportait pour les chrétiens de Bythinie vers 115. En particulier, ceux-ci priaient en direction du soleil comme s'ils l'incitaient à se lever.



Justin, philosophe converti, décrit l'assemblée dominicale dans le chapitre 67 de son apologie, en tentant de convaincre ses correspondants que ce sont les adeptes du culte de Mithra, qualifiés de « mauvais démons22 », qui ont imité les rites chrétiens.



« ... après [la présentation du pain et d'une coupe d'eau, comme le font les adeptes de Mithra], désormais nous nous remémorons toujours ces choses entre nous ; ceux qui ont du bien viennent en aide à tous ceux qui sont dans le besoin, et nous nous sommes toujours entre nous. Pour toute nourriture que nous prenons, nous bénissons le créateur de l'univers par son Fils Jésus-Christ et par l'Esprit saint. Au jour que l'on appelle « jour du Soleil », tous, qu'il demeure en ville ou à la campagne, se réunissent en un même lieu ; on lit les Mémoires des Apôtres ou les écrits des prophètes, aussi longtemps que c'est possible. Puis, quand le lecteur a fini, le président de l'assemblée prend la parole pour nous admonester et nous exhorter à imiter ces beaux enseignements. Ensuite, nous nous levons tous ensemble et nous adressons (à Dieu) des prières ; et, comme nous l'avons dit plus haut, lorsque nous avons achevé la prière, on apporte du pain, du vin, et de l'eau, et le président, pareillement, fait monter prières et actions de grâce, de son mieux, et le peuple exprime son accord en proclamant l'Amen. Puis on fait pour chacun la distribution et le partage de l'eucharistie ; on envoie leur part aux absents par l'intermédiaire des diacres. Ceux qui ont du bien et qui le veulent donnent librement ce qu'ils veulent, chacun selon son gré ; ce qui est recueilli est mis en réserve auprès du président22. »



Justin ne s'est pas contenté de clamer l'innocence des chrétiens et de plaider la cause de ces « hommes de toute race, injustement haïs et persécutés »23. Dans l'introduction de son Dialogue, Justin ancre sa foi chrétienne dans une perspective platonicienne de la vérité, où le christianisme constitue l'aboutissement de la connaissance de l'être divin. Mais cette connaissance ne peut pas tenir d'une contemplation passive : elle se découvre dans la pratique de la « justice ». Dans son Apologie, Justin éclaire cette pratique liée à la foi en soulignant particulièrement cinq vertus propres au christianisme : l'amour des ennemis, la patience, la chasteté, le respect de la vérité, et le courage face à la mort. Le caractère indissoluble qui rattache l'expérience vécue de la Charité à la connaissance du divin constitue pour Justin la « marque » essentielle de sa religion. Selon lui, la morale et l'amour dont témoignent les chrétiens dans leur mode de vie est la preuve que ceux-ci détiennent la « vérité ». Leur doctrine serait l'accomplissement de la destinée philosophique, qui consiste pour Justin dans la « quête de Dieu ».



Pour Justin, Platon représente le « pont spirituel » par lequel l'intelligence peut accéder à la vérité des prophètes de l'Ancien Testament. Il s'agit donc de voir en Dieu la plénitude de l'Être unique et suprême que la philosophie recherchait en termes de Logos. Toute l'histoire de l'esprit, toute l'entreprise de sa quête trouverait ainsi sa finalité dans le Christ, logos incarné définitivement pour éclairer la conscience de l'homme (cf. prologue de l'évangile johannique). Le Christ est lui-même la Raison divine, dont la création jaillit, et qui s'incarne pour enseigner la vérité aux hommes. Après l'avoir défini comme le « législateur nouveau », voilà comment Justin explique sa crucifixion : les vrais philosophes sont toujours persécutés.



On voit donc dans quel étroit rapport à la vérité Justin insère la philosophie. Dans sa perspective, l'objet de quête du philosophe est la vérité une et suprême, et la mission du philosophe est de servir cette vérité. Ce service n'est pas sans impliquer une lutte avec le « monde » (au sens chrétien), puisque selon lui, le gouvernement romain persécute les chrétiens pour leur foi. Voilà comment Justin exhorte les Romains dans sa « mission » :



« Ne vous laissez pas intimider par la force brutale des préjugés et de la superstition, ne cédez pas à la pression de la foule ignorante, ne rendez pas votre sentence poussée par une précipitation irraisonnable et influencée par de vieilles et méchantes calomnies ! Vous pouvez nous tuer, vous ne pouvez pas nous porter dommage24. »



Justin consacre une grande partie de ses Apologies à réfuter les accusations portées contre les chrétiens23. Sa défense se place sur le plan doctrinal. « D'une part il souligne les points communs qui font de la philosophie et du christianisme des alliés dans la lutte de la raison et de la vérité contre le polythéisme traditionnel ; d'autre part il s'attache à prouver que la doctrine chrétienne est supérieure à toutes les philosophies profanes23. »



Daniel Boyarin lui attribue la théorie de la succession apostolique 25. La constitution des Douze n’est pas théorie mais naît avec les évangiles, puis celle d’une succession aux Apôtres avec les lettres de Paul et les autres lettres apostoliques (Timothée, Tite). La pratique épiscopale hiérarchique mise en place assez précocement et attestée déjà sous Ignace d’Antioche († entre 110 et 113), deuxième évêque d’Antioche en cette ville où les chrétiens reçurent leur nom (cf. Ac 11, 26), trouve l’apogée de son institutionalisation lorsque Paul de Samosate (15e évêque d’Antioche) est condamné en 268 par le concile d’Antioche de 269 comme monarchianiste (pré-arien), et qu’il se voit déposé. Mais, soutenu par la reine de Palmyre Zénobie, il fallut attendre 272 et l’intervention peu ordinaire de l’empereur romain Aurélien, un païen qui s’appuie sur la primauté pétrinienne – ce qui est légitime à Rome doit l’être aussi à Antioche –, pour qu’il soit réellement déposé et remplacé par l’évêque légitime Timée, 17e évêque d’Antioche, après Domnus. Le rôle de Justin († vers 165), simple philosophe, peut-être un prêtre catholique, n’entre guère dans ces données encore que celui-ci appuie par son témoignage l’adhésion précoce des chrétiens du IIe siècle à l’institution appelée plus tard la succession apostolique ce qui sera l’apanage d’Irénée de Lyon († vers 202).



Dans son Dialogue avec Tryphon le Juif (133, 3), Justin révèle sa pensée sur les Juifs à Tryphon :



« mais maintenant encore, en vérité, votre main est levée pour le mal ; car, après avoir tué le Christ, vous n’en avez pas même le repentir ; vous nous haïssez, nous qui par lui croyons au Dieu et Père de l’univers, vous nous mettez à mort chaque fois que vous en obtenez le pouvoir ; sans cesse vous blasphémez contre lui et ses disciplesN 7. »



Cette citation permet de voir la vision de Justin sur les Juifs. Cette vision a quelque chose d'historique, car les premiers chrétiens furent souvent martyrisés ou maltraités dans la société romaine ; dans la société juive, en revanche, l'accusation de persécutions anti-chrétiennes semble gravement exagérée par la polémique antijuive26.



Outre son martyre, dont le compte rendu du procès-verbal officiel de l'interrogatoire a été conservé, l'essentiel de ce qui est connu sur sa vie provient de ses propres écrits (Clavis Patrum Græcorum 1073-1089).



Auteur fécond, on lui attribue une dizaine d'ouvrages (apologies, controverses). Justin est ainsi le premier dont il nous reste un exposé dans son ensemble de sa vision de la doctrine chrétienne et le rapport de la foi à la raison. Son style confus, ses digressions et certaines incohérences en font un auteur difficile à suivre ; quoi qu'il en soit, son œuvre est majoritairement perdue ou connue par fragments ou citations. On lui a aussi prêté l'écriture de livres apologétiques du même genre mais qui lui sont postérieurs.



Alain Le Boulluec lui attribue d'avoir inventé la notion d'« hérésie »27,28

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