O15494
Beaumarchais : "Le Mariage de Figaro, Tirade sur la politique"



O15494 Beaumarchais : "Le Mariage de Figaro, Tirade sur la politique"

"Le Mariage de Figaro, Tirade sur la politique"

Beaumarchais



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Le mariage de Figaro (ACTE III, Scène 5) - Beaumarchais, 1782



LE COMTE, radouci. Ce n'est pas ce que je voulais dire ; laissons cela. J'avais... oui, j'avais envie de t'emmener à Londres, courrier de dépêches... Mais, toutes réflexions faites...
FIGARO. Monseigneur a changé d'avis ?
LE COMTE. Premièrement, tu ne sais pas l'anglais.
FIGARO. Je sais God-dam.
LE COMTE. Je n'entends pas.
FIGARO. Je dis que je sais God-dam.
LE COMTE. Eh bien ?
FIGARO. Diable ! C'est une belle langue que l'anglais ! Il en faut peu pour aller loin. Avec God-dam, en Angleterre, on ne manque de rien nulle part. - Voulez-vous tâter d'un bon poulet gras ? Entrez dans une taverne, et faites seulement ce geste au garçon. (Il tourne une broche.) God-dam ! On vous apporte un pied de bœuf salé, sans pain. C'est admirable. Aimez-vous à boire un coup d'excellent bourgogne ou de clairet ? Rien que celui-ci. (Il débouche une bouteille.) God-dam ! On vous sert un pot de bière, en bel étain, la mousse aux bords. Quelle satisfaction ! Rencontrez-vous une de ces jolies personnes qui vont trottant menu, les yeux baissés, coudes en arrière, et tortillant un peu des hanches : mettez mignardement tous les doigts unis sur la bouche. Ah ! God-dam ! Elle vous sangle un soufflet de crocheteur : preuve qu'elle entend. Les Anglais, à la vérité, ajoutent par-ci, par-là, quelques autres mots en conversant ; mais il est bien aisé de voir que God-dam est le fond de la langue ; et si Monseigneur n'a pas d'autre motif de me laisser en Espagne...
LE COMTE, à part. Il veut venir à Londres ; elle n'a pas parlé.
FIGARO, à part. Il croit que je ne sais rien ; travaillons-le un peu dans son genre.
LE COMTE. Quel motif avait la Comtesse pour me jouer un pareil tour ?
FIGARO. Ma foi, Monseigneur, vous le savez mieux que moi.
LE COMTE. Je la préviens sur tout, et la comble de présents.
FIGARO. Vous lui donnez, mais vous êtes infidèle. Sait-on gré du superflu à qui nous prive du nécessaire ?
LE COMTE. ... Autrefois tu me disais tout.
FIGARO. Et maintenant je ne vous cache rien.
LE COMTE. Combien la Comtesse t'a-t-elle donné pour cette belle association ?
FIGARO. Combien me donnâtes-vous pour la tirer des mains du docteur ? Tenez, Monseigneur, n'humilions pas l'homme qui nous sert bien, crainte d'en faire un mauvais valet.
LE COMTE. Pourquoi faut-il toujours du louche en ce que tu fais ?
FIGARO. C'est qu'on en voit partout quand on cherche des torts.
LE COMTE. Une réputation détestable !
FIGARO. Et si je vaux mieux qu'elle ? Y a-t-il beaucoup de seigneurs qui puissent en dire autant ?
LE COMTE. Cent fois je t'ai vu marcher à la fortune, et jamais aller droit.
FIGARO. Comment voulez-vous ? La foule est là : chacun veut courir : on se presse, on pousse, on coudoie, on renverse, arrive qui peut ; le reste est écrasé. Aussi c'est fait ; pour moi, j'y renonce.
LE COMTE. A la fortune ? (A part.) Voici du neuf.
FIGARO, à part. A mon tour maintenant. (Haut.) Votre Excellence m'a gratifié de la conciergerie du château ; c'est un fort joli sort : à la vérité, je ne serai pas le courrier étrenné des nouvelles intéressantes ; mais, en revanche, heureux avec ma femme au fond de l'Andalousie...
LE COMTE. Qui t'empêcherait de l'emmener à Londres ?
FIGARO. Il faudrait la quitter si souvent que j'aurais bientôt du mariage par-dessus la tête.
LE COMTE. Avec du caractère et de l'esprit, tu pourrais un jour t'avancer dans les bureaux.
FIGARO. De l'esprit pour s'avancer ? Monseigneur se rit du mien. Médiocre et rampant, et l'on arrive à tout.
LE COMTE. ... Il ne faudrait qu'étudier un peu sous moi la politique.
FIGARO. Je la sais.
LE COMTE. Comme l'anglais, le fond de la langue !
FIGARO. Oui, s'il y avait ici de quoi se vanter. Mais feindre d'ignorer ce qu'on sait, de savoir tout ce qu'on ignore ; d'entendre ce qu'on ne comprend pas, de ne point ouïr ce qu'on entend ; surtout de pouvoir au-delà de ses forces ; avoir souvent pour grand secret de cacher qu'il n'y en a point ; s'enfermer pour tailler des plumes, et paraître profond quand on n'est, comme on dit, que vide et creux ; jouer bien ou mal un personnage, répandre des espions et pensionner des traîtres ; amollir des cachets, intercepter des lettres, et tâcher d'ennoblir la pauvreté des moyens par l'importance des objets : voilà toute la politique, ou je meurs !
LE COMTE. Eh ! C'est l'intrigue que tu définis !
FIGARO. La politique, l'intrigue, volontiers ; mais comme je les crois un peu germaines, en fasse qui voudra ! J'aime mieux ma mie, ô gué ! comme dit la chanson du bon Roi.
LE COMTE, à part. Il veut rester. J'entends... Suzanne m'a trahi.
FIGARO, à part. Je l'enfile, et le paie en sa monnaie.
LE COMTE. Ainsi tu espères gagner ton procès contre Marceline ?
FIGARO. Me feriez-vous un crime de refuser une vieille fille, quand Votre Excellence se permet de nous souffler toutes les jeunes !
LE COMTE, raillant. Au tribunal le magistrat s'oublie, et ne voit plus que l'ordonnance.
FIGARO. Indulgente aux grands, dure aux petits...
LE COMTE. Crois-tu donc que je plaisante ?
FIGARO. Eh ! Qui le sait, Monseigneur ? Tempo è galant' uomo, dit l'italien ; il dit toujours la vérité : c'est lui qui m'apprendra qui me veut du mal ou du bien.
LE COMTE, à part. Je vois qu'on lui a tout dit ; il épousera la duègne.
FIGARO, à part. Il a joué au fin avec moi, qu'a-t-il appris ?

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