O15323
Extravagantes inventions : "Alexandre Vialatte"



O15323 Extravagantes inventions : "Alexandre Vialatte"

"Alexandre Vialatte"

Extravagantes inventions

Le Monde

03-03-17



Extravagantes inventions



Il devrait exister des Brigades du cliché et du poncif (les BCP) qui débarqueraient partout, à toute heure du jour et de la nuit, par tous les temps, toutes les saisons et par exemple dans les boulangeries. Au moment où, maladroitement, on ferait tomber la petite monnaie par terre, aussitôt que la boulangère, poitrine et rouge à lèvres en avant, dirait « Attention, ça ne repousse pas », les BCP interviendraient pour dresser une contravention à la commerçante.



Croisant une inconnue avec un bouquet, on aurait le tort de se croire spirituel en disant « Ah ! comme c’est gentil de m’offrir des fleurs », pareil : le contrevenant aurait obligation sur-le-champ de s’acquitter d’un timbre-amende ; chroniquant un ouvrage d’Alexandre Vialatte (1901-1971), on trouverait bienvenu de conclure par « Et c’est ainsi qu’Allah est grand » – la formule fameuse par laquelle Vialatte concluait ses chroniques pour La Montagne – ou « Et c’est ainsi que Vialatte est grand » ou « Et c’est ainsi que mon cheval, mon psychiatre, mon slip est grand » : manu militari, la brigade de verbalisateurs collerait une prune au prosateur déficient.



« La femme sera royale et l’homme présidentiel »
Car si Vialatte, lui, joue avec les clichés, les banalités, les poncifs, c’est pour les transformer, les célébrer, les glorifier. ¬Robert Laffont réunit dans la collection « Bouquins », sous le titre Résumons-nous, les textes que le chroniqueur de La Montagne a fait paraître, non pas dans La Montagne justement (2 tomes en « Bouquins », 2000), mais partout ailleurs, dans La Revue Rhénane, Le Petit Dauphinois, Marie-Claire, Le Spectacle du monde… Dans l’article intitulé « La femme s’embellit et l’homme crée », tiré de L’Almanach des quatre saisons, ses chroniques pour Marie-Claire (1960-1966), il écrit : « Elle suit le bœuf dans la mesure du possible ; elle s’embellit par l’escarpin gondolé, le bracelet grimpant, le collier-mouchoir (…). L’esprit de l’homme bout à gros bouillons : c’est en avril qu’il invente le pôle Nord, La Marseillaise et le système métrique, l’hélicoptère et la Légion d’honneur. »



N’oublions pas que si la femme de 1960 suivait le bœuf, c’était sur les instructions du secrétaire d’Etat chargé du commerce intérieur, M. François Missoffe, qui avait pour projet, dans les gouvernements de MM. Debré et Pompidou, de faire baisser le prix de la viande bovine. Et, franchement, qui pourrait sérieusement lui en faire le reproche ? Que l’on soit capitaine de Pédalo ou simple passager, il n’est pas inutile de connaître le savoir-vivre du Pédalo. « La femme sera royale et l’homme présidentiel. On peut mettre ses décorations. Le thorax doit être pompeux, l’abdomen assez important, la barbe paraît essentielle. »
Cela peut vous être égal, mais je prends infiniment de plaisir à simplement recopier les extravagantes inventions du très soigné monsieur Vialatte. Remarquez qu’on peut parfaitement porter un jugement sur son œuvre sans l’avoir jamais lu. Il suffit de prendre un air entendu, louer son style, son esprit, la précision de sa langue puis justement de conclure, sibyllin : « Et c’est ainsi qu’Allah est grand. » Moi-même, je me permets de rendre compte, sans avoir intégralement lu les 1 326 pages (table des matières comprise), de Résumons-nous qui, par ailleurs, est parfaitement impossible à résumer.
Si Vialatte est souvent drôle, il est rarement gai.



On y parle de tout, notamment de l’hygiène des pieds, du film La Valse de Paris, avec Yvonne Printemps (1949), de l’histoire allemande, du concours Lépine, des dessins de Sempé, du Salon de l’auto, de Napoléon et de Sarah Bernhardt. ¬Vialatte décrit l’homme du dessinateur Chaval comme personne : « Immuable, une sorte de larve en jaquette, à laquelle pousse parfois un bec de pélican ; une espèce de rien fantastique à force de banalité, d’anonymat et de réalité médiocre. Un monstre mou. »



La femme de Vialatte, quant à elle, se retrouve aujourd’hui chez certains candidats à la présidentielle. « La femme remonte à la plus haute antiquité. Elle est coiffée d’un haut chignon. C’est elle qui reçoit le facteur, qui reprise les chaussettes et fait le catéchisme aux enfants. » Si Vialatte est souvent drôle, il est rarement gai. « La France s’enfonce dans la décadence, l’année dans les frimas, et moi dans mon automne. »



Contrairement aux catastrophistes actuels, Vialatte observait son époque en n’oubliant pas de se regarder lui-même. Il savait que la noirceur de son regard sur l’évolution du monde avait à voir avec sa nostalgie intime et son propre déclin. En tentant désespérément de définir tout ce qui l’entourait par une accumulation absurde de détails, il dénonçait infatigablement l’impossibilité de décortiquer le monde, de saisir le réel. Dans sa très belle préface, Pierre Jourde écrit : « Vialatte est un homme qui ne cesse de s’étonner, et qui nous communique son étonnement. » Et c’est ainsi… Non, je ne l’ai pas dit.
Dis

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