O15003
Albert Cohen : "O vous, frères humains"



O15003 Albert Cohen : "O vous, freres humains"

"O vous, frères humains"

Albert Cohen

Gallimard

1972



1895-1981.

Corfou.

Attaché à la division diplomatique du Bureau international du travail, à Genève.

Pendant la guerre, à Londres, conseiller juridique du Comité intergouvernemental pour les réfugiés.



Ce que je vais leur conter va peut-être changer les haïsseurs de juifs, arracher les canines de leur âme ?

Oui, si je leur enseigne le mal qu’ils ont fait à un petit enfant, par eux soudain fracassé de malheur.



Ces jeunes dames provisoires qui circulent en croyant qu’elles seront toujours vivantes, mignonnettes allantes et du talon tapantes, fières et armées de leurs deux gourdes laitières présomptueusement avancées.

Toutes arborant leurs cocasses derrières fortement moulés,

Toutes démangées de montrer le plus possible de leurs viandes.

Susciter le désir des mâles.

Toutes allant, jacassantes et médisantes.



Qu’importe la mort proche,

Puisqu’elle rentrera ce soir et que je la verrai.



"Toi, tu es un petit youpin, hein ? me dit le blond camelot.

Tu es un sale juif, hein ?"

"Tu viens manger le pain des Français, hein ?"



J’avais mal au milieu de ma poitrine et je détestais Dieu.

Pourquoi cette méchanceté de faire les juifs méchants ?

Et pourquoi m’avait-il fait juif ?

Oh, personne ne m’aimerait plus dans ma vie !



Ce petit, possédé d’un fou béguin sacré pour la France, le camelot l’avait à jamais maudit d’étrangeté,

L’avait à jamais envoyé dans un invisible camp de concentration, un camp miniature, je sais,

Un camp de l’âme seulement.



Depuis ce jour du camelot, je n’ai pas pu prendre un journal sans immédiatement repérer le mot qui dit ce que je suis.



Ecrire une poésie très belle ?

Une poésie où j’expliquerais que nous n’avons pas changé depuis les prophètes, que nous n’étions pas mauvais comme la gale, et les Dix commandements aussi, et puis que je voudrais tellement être ami avec les chrétiens.

Une poésie si belle que tous auraient pitié, et ils m’aimeraient.



Tu es un sale youpin, hein ?

Je vois ça à te gueule, tu peux filer, c’est pas ton pays ici.



J’allais dans le craquement des cèdres, faux roi en Israël et vrai descendant d’Aaron.



En mon dixième anniversaire.

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