O14937
Pietro Citati : "Kafka"



O14937 Pietro Citati : "Kafka"

"Kafka"

Pietro Citati

Gallimard

1987



Une gentillesse qui se donnait et se dérobait aussitôt.



Il semble dire

Je suis comme vous.

Je suis l’un de vous.

Je souffre et je jouis tout comme vous.



Il éprouve du dégoût devant la vie.

L’existence même de tous les jours éveillait en lui la haine tremblante du gnostique.



Il dit

Je m’ennuie dans la conversation.

Je m’ennuie quand je suis en visite.

Les joies et les douleurs de mes proches m’ennuient jusqu’au fond de l’âme.



Il fut le plus désincarné des hommes.

Mais obsédé par son corps.

Un obstacle qui le sabotait, l’entravait dans son développement intellectuel et spirituel.



Son impression de l’Amérique

En Amérique tout est visible, même l’invisible.

Rien n’est pur.

Tout se mêle et se contamine.

Tout est physique, même la matière la plus spirituelle, la lumière.



LE PROCES



Le prêtre catholique raconte à Joseph K. la parabole "Devant la Loi".

Celui qui l’écoute est un homme sans foi.

Parabole hébraïque.

Un Talmud qui précède la Bible.

Le ton de cette élaboration ressemble à celui des légendes hassidiques.



Le gardien de la Loi

Il ressemble à un Juif oriental.

Chine conquise par les Mongols.

Manteau immaculé de Koubilaï Khan.

La Loi ?

Des centaines de salles, emboitées les unes dans les autres.

Des centaines de portes.

Des centaines de gardiens.

La Tora, comme édifice :

Une image de la gnose hébraïque.

Elle a resurgi avec une fidélité prodigieuse dans l’esprit de Kafka, qui ne sait rien d’elle.



Devant la Loi, un homme monte la garde

Un jour, un homme de la campagne s’approche de ce gardien, et lui demande de le laisser accéder à la Loi.

Le gardien lui dit qu’il ne le peut, pour l’instant.

L’homme de la campagne regarde la porte ouverte de la Loi, le visage du gardien.

Il décide d’attendre jusqu’au moment où il lui sera permis d’entrer.

Des années durant, il reste assis sur un tabouret à côté de la porte.

Il fatigue le gardien, par ses prières.

Il cause avec lui de choses et d’autres.

Il essaie vainement de le corrompre.

Il apprend peu à peu à connaître jusqu’aux puces du col en fourrure du gardien.

Finalement, sa vue baisse.

Il ne sait plus s’il fait vraiment noir autour de lui.

Mais à ce moment-là il aperçoit dans l’obscurité une lumière qui resplendit sans fin par la porte de la Loi.

Sur le point de mourir, il fait un signe au gardien.

Car il ne peut redresser son corps engourdi.

Le gardien se penche sur lui :

"Que veux-tu encore savoir, maintenant ?"

"Tu es insatiable."

L’homme dit :

"Tous cherchent à approcher la Loi."

"Comment se fait-il que durant toutes ces années, personne, à par moi, n’ait demandé à entrer ?"

Le gardien comprend qu’il n’a plus pour longtemps.

Il hurle à son oreille affaiblie :

"Personne d’autre que toi n’avait le droit d’entrer par ici, car cette porte était destinée à toi seul."

"Maintenant, je pars, et je vais la fermer."



Joseph K

Dieu ne veut rien de l’homme.

Il ne désire pas notre amour ou nos œuvres pieuses, ou notre recherche désespérée d’une identification avec lui.

Froid, lointain, inaccessible, il nous attend.

Il attend que nous venions jusqu’à lui.

Si nous trouvons le chemin, il nous accueille.



L’homme de la campagne a manqué de foi

Il devait entrer sans rien demander.



S’il n’est pas entré, c’est parce que sa demande n’avait pas assez de force pour susciter une réponse.


Il n’est pas entré, parce qu’il respectait la parole des émissaires et des gardiens de Dieu.

L’innombrable hiérarchie des médiateurs.



Dieu nous attend dans son haut Château

Mais il fait tout, par le biais de ses émissaires, pour que nous ne puissions l’atteindre.



La parabole nous révèle la suprême voie mystique de Kafka

L’homme qui pénètre dans la Loi franchit mille portes.

Quand il atteint le cœur de la Loi,

Il est ébloui par la splendeur de la lumière divine.

C’est le point culminant de tout univers.

De son univers.



Kafka passe sa vie entière dans l’attente et la réclusion.



Il attend Félice, inaccessible.



Peu à peu, il se fait chien.

S’occupe des puces de la fourrure du gardien.

Il se consume sur le seuil.

Devient humble et abject au point de prier les puces elles-mêmes de l’aider à convaincre le gardien.

Comment le distinguer des mendiants qui, dans les livres de Kafka, vivent dans la fange et les caniveaux ?



La Loi, derrière la porte.

Joseph K. ignore qu’il la recherche.

Elle révèle qu’elle atteint tous les hommes, et surtout Joseph K.



Toutes les enquêtes, et le procès

La grande machination sur laquelle est construit le roman.

Il s’agit d’une invention sinistre du Tribunal.

Comment est-il possible de déterminer le sentiment de culpabilité ?

L’unique relation entre le Tribunal et l’accusé, c’est leur affinité magique.



LA MURAILLE DE CHINE



Dieu est un lieu vide.

Une figure absente et mourante.



Lettre à Milena

Il n’est pas même un musicien.

Il est un de ces colporteurs qui, avant la guerre, sillonnaient les faubourgs de Vienne.

Ou, dans la grande maison de Milena,

Une souris à laquelle on permet tout au plus une fois l’an de traverser librement le tapis.



DERNIERS MOIS



Séjour à Müritz, sur la Baltique.

Il connaît Dora Diamant.

Ils s’installent à Berlin.

Rues paisibles, loin du centre ville.



Etude du Talmud à l’école supérieure de science du judaïsme.


Rêve qu’il fait

Aller en Palestine.

Y ouvrir un restaurant.

Elle aurait fait la cuisine, lui le service.



IL RENCONTRE UNE PETITE FILLE QUI PLEURAIT, QUI SANGLOTAIT DESESPEREMENT, PARCE QU’ELLE AVAIT PERDU SA POUPEE.



Il la console, dans le parc.

Lui écrit, de la part de la poupée, des lettres.

Au bout de quelques jours, la poupée avait oublié la perte de sa poupée et ne songeait plus qu’à la fiction.



"Des vieux esprits avaient perdu sa trace."

Ceux qui avaient inspiré tous ses livres.



Il dit qu’il serait content de mourir, s’il ne devait pas trop souffrir.



De terribles souffrances.


Il arrache violemment sa sonde

Assez de cette torture !

Pourquoi la prolonger ?



Klopstock, à son sujet

Non, je ne m’en vais pas.



Kafka

Mais c’est moi qui m’en vais.

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