O14805
Encyclopédie Larousse : "Miguel de Cervantès"



O14805 Encyclopedie Larousse : "Miguel de Cervantes"

"Miguel de Cervantès"

Encyclopédie Larousse

Encyclopédie Larousse



Miguel de Cervantès, en espagnol Miguel de Cervantes Saavedra

Écrivain espagnol (Alcalá de Henares 1547-Madrid 1616).



Témoin de son temps



Miguel de Cervantès reçoit le baptême à Alcalá de Henares, non loin de Madrid, le 9 octobre 1547. Son père pratiquait la chirurgie, un bien piètre métier en ces temps-là, mais qui était ouvert sur la médecine et les sciences de la nature ; sans doute était-ce un de ces citadins anxieux de promotion sociale, qui constituaient l'ambitieuse classe moyenne. La famille court sa médiocre chance à Valladolid, en Andalousie, puis à Madrid. On dit que Cervantès apprit les lettres à Séville chez les Jésuites et qu'il les pratiqua dans une école de Madrid. Il publie ses premiers vers en 1569 dans un recueil en l'honneur de la défunte Isabelle de Valois, composé par Juan Lopez de Hoyos, « maître de l'Étude de Madrid ». À vingt-deux ans, il passe en Italie au service du cardinal Acquaviva. Servir est la seule chance de sortir de sa condition pour un homme de cette classe, mais il lui faut prouver d'abord qu'il est de sang pur, non mêlé de Juif ou de Maure : c'est la moindre des choses pour un Espagnol habile. Il obtient en 1569 ce certificat indispensable. Servir sous les drapeaux est peut-être le moyen le plus rapide pour parvenir. Il s'embarque donc sur la galère la Marquesa en 1571. Survient la bataille de Lépante (7 octobre 1571). Cervantès est blessé à la poitrine et à la main droite. Depuis lors et sa vie durant, il se targua d'avoir pris sa part à ce coup d'arrêt porté aux Turcs, qui débordaient sur la Méditerranée occidentale. L'illustre manchot, bon chrétien, était aussi bon patriote. Il fit ses armes à Naples (1572), à Tunis (1573) et à Palerme (1574).
Il y fit ses armes et aussi ses lettres, car il prouva plus tard qu'il connaissait et appréciait les grands auteurs italiens, l'Arioste le premier. Don Juan d'Autriche et le vice-roi de Sicile pensaient que le brillant soldat Cervantès pouvait solliciter une charge de capitaine, et ils le dirent dans des lettres de recommandation. Cervantès, nanti de ce viatique, s'embarqua pour l'Espagne.
Or, à la hauteur des Saintes-Maries-de-la-Mer, trois galères turques s'emparèrent du bateau. Le voici, avec son frère, captif dans les bagnes d'Alger. Le renégat albanais qui commandait la flotte turque le vend à un renégat grec. Cervantès, lui, ne reniera pas sa foi, comme tant d'Algérois. Le prix de sa rançon est hélas ! trop élevé. Il cherche à s'enfuir à six reprises, seul ou en compagnie d'autres captifs. Il est trahi ; mis aux fers, il est battu. Enfin, le dey l'achète et s'apprête à l'emmener à Constantinople. À la dernière minute, un moine trinitaire recueille les cinq cents écus de la rançon. Cervantès s'embarque pour l'Espagne le 24 octobre 1580.
On avait oublié son existence. L'occasion était passée. Il ne sera donc pas capitaine. S'il n'est homme d'armes, pourrait-il devenir homme de lettres ? C'est une carrière précaire et fondée sur le mécénat. Il tente sa chance. Il fait représenter quelques comédies, qui trouvent une médiocre fortune (1583-1587). Il vend à un libraire la première partie d'un roman pastoral, La Galatea (1584, ouvrage publié en 1585). Plus lui rapporte son mariage avec Catalina de Salazar y Palacios, qui avait dix-neuf ans et une bonne dot. Avec l'argent, il trafique à Séville dans la finance (1585). En 1587, il prend à charge une part dans l'approvisionnement de cette « Invincible Armada », qui devait échouer bientôt sur les côtes de la Manche et de la mer d'Irlande. Mais il excède, semble-t-il, ses pouvoirs : quand on lui résiste, il réquisitionne. L'Église de Séville, lésée, l'excommunie.
C'est la misère. Cervantès demande un poste en Amérique. On lui conseille de le demander en Espagne, où l'on sait qu'il n'obtiendra rien. Il accumule des dettes qu'il ne peut rembourser. Une banque fait faillite. Il y a déposé une somme qui appartenait au fisc. Le fisc le fait mettre en prison pour trois mois en 1597, puis de nouveau en 1602. Que d'aventures, que de moulins à vent dans l'histoire de sa vie et que de revers, de mauvaises défaites !
Le voici à Valladolid, où réside la Cour, en 1603-1604, entouré de sa famille, régulière et moins régulière. Il obtient le permis d'imprimer pour son Don Quichotte (1re partie). L'ouvrage paraît en 1605. Cervantès le vend aussitôt à un libraire madrilène, qui se défend contre les imprimeurs clandestins du Portugal.
Une rixe liée à une affaire de mœurs éclate sur le seuil de sa maison une nuit de l'été 1605. Toute sa famille et lui-même se retrouvent en prison. Le remariage dans des circonstances suspectes de sa fille naturelle lui cause encore d'autres ennuis, car il ne peut payer la dot promise. Il demande à passer au service du comte de Lemos à Naples (1610). Mais un homme de lettres, L. Argensola, secrétaire de celui-ci, s'y oppose.
Cervantès, cependant, fait sa paix avec l'Église. Il adhère à la Confrérie des esclaves du Très-Saint-Sacrement (1609) et au Tiers Ordre franciscain (1616). Et il écrit furieusement. Il donne à l'impression les Novelas ejemplares (Nouvelles exemplaires) en 1613, le Viaje al Parnaso (Voyage au Parnasse) en 1614, La segunda parte de Don Quijote (Don Quichotte, 2e partie) en 1615, les Ocho comedias y ocho entremeses nuevos (Huit Comédies et huit intermèdes ou saynètes) cette même année. Il achève, juste avant de mourir, un long roman, Los trabajos de Persiles y Segismunda (Voyages de Persiles et de Sigismonde aux régions septentrionales), paru un an après, en 1617.
Sa vie, si traversée, prend fin à Madrid le 23 avril 1616. On l'enterre au couvent des Trinitaires déchaussées, où il repose sous une dalle anonyme. Shakespeare meurt le même jour, mais, il est vrai, selon des calendriers différents.
Cervantès, homme de lettres obscur et besogneux, obtient certain renom en Espagne auprès du public qui fréquentait les auberges. Le petit format de ses livres les classe parmi ceux que l'on met dans une besace plutôt que dans une bibliothèque vraiment littéraire. Don Quichotte connaît cinq éditions en 1605, seize entre 1605 et 1616. L'ouvrage passe aussitôt l'Océan et se répand aux Indes occidentales. Du vivant de l'auteur, il est traduit en anglais et en français. Mais les hommes de lettres espagnols tiennent l'ouvrage pour une œuvre infime d'un bas comique et son auteur pour un amuseur assez divertissant, un mauvais poète autodidacte, sans vraie culture et littérairement fourvoyé.
L'homme lui-même se savait marginal : il connaissait son génie, mais il eût souhaité triompher dans des genres traditionnels nobles. Il ne pouvait certes imaginer en 1604 qu'il posait pour toujours les fondements d'un genre presque entièrement nouveau, le roman, dont l'extraordinaire fortune devait reléguer les belles-lettres classiques- l'épopée, la tragédie et même la sublime poésie lyrique- dans le musée ou le conservatoire de la littérature. Aussi bien, Cervantès a participé à son insu à tout un mouvement timide, tâtonnant, ambigu et pourtant révolutionnaire où figurent l'auteur du Lazarillo de Tormes (1554) et Mateo Alemán, auteur du roman picaresque Guzmán de Alfarache (1599). Car les hommes de lettres, jusqu'alors, se bornaient à faire d'ingénieuses variations sur les grands thèmes des Anciens. Or, les nouveaux écrivains incorporent leur expérience vécue dans leur récit. Ils le nourrissent de leurs idées, de leurs sentiments personnels, de leurs rêves, de leurs projets, de leurs souvenirs et de leurs ferveurs. Les gestes et les propos de leur héros fictif- cette sorte de double qu'ils rudoient et qu'ils aiment-, leurs colères rentrées, leurs admirations, leurs attendrissements, leurs envies et leurs indignations, ils les mettent au compte des personnages, créatures bien commodes pour discrètement dire son fait à tout un chacun et porter un jugement sur le gouvernement de la société. Ces deux innovations, l'une dans le contenu du récit, l'autre dans la nature du héros, caractérisent la nouvelle littérature.
Ainsi, Cervantès apparaît comme le témoin de son temps. Son œuvre corrige heureusement l'histoire telle qu'on l'écrit, cette histoire globale objective qui n'a jamais été vécue par personne. Sous le règne de Philippe II, la nation espagnole s'épuise dans une lutte à la fois vaine et glorieuse. Son empire sur l'Europe et sa défense du catholicisme subissent de graves revers. Vient le temps de la désillusion et de la nostalgie. On rêve d'un monde chevaleresque où le héros eût toujours triomphé. Dans son œuvre, Cervantès montre à la fois la vanité et la grandeur des entreprises humaines. Tout émeut son esprit vif et sensible. Le concile de Trente, dont les effets altèrent la vie sociale et la vie religieuse à partir de 1563, l'emprise croissante de la Compagnie de Jésus sur l'éducation des élites et sur la politique des nations, la menace turque et l'expulsion des morisques chrétiens convertis à l'islam, le problème politique posé par les renégats en Afrique du Nord, la chasse démentielle aux chrétiens d'origine juive, la montée du pouvoir industriel et commercial flamand et anglais, la croissante pression du pouvoir bancaire et financier des Allemands, des Lombards et des Génois, tout cela provoque ses réactions spontanées et véhémentes ou ses analyses mûrement méditées. Il n'a de cesse de dire publiquement ce qu'il en pense : « Il n'y avait qu'à faire ceci, il n'y aurait qu'à faire cela. » L'auteur de Don Quichotte est un homme politique frustré. Mais son noble et malheureux héros, qu'il traite avec tant d'indulgence, console de son impuissance.
L'Espagne signe la paix avec l'Angleterre (1604), une trêve avec la Hollande, un accord avec la Savoie, et l'infante Anne d'Autriche épouse Louis XIII, tandis qu'Isabelle de Bourbon épouse le futur Philippe IV. Il faut bien le constater, le destin des États n'est pas encore dans les mains des particuliers, même intelligents. Cervantès le sait. Mais il témoigne et le conteste : vox clamantis in deserto. Car le bon citoyen est celui qui clame et réclame quand chacun se tait ou fait la sourde oreille.
Certes, les opinions de Cervantès sur l'économie, la promotion sociale, l'éducation des jeunes gens de bonne famille (caballeros) et la politique algérienne au tournant des XVIe s. et XVIIe s. n'intéressent plus aujourd'hui que l'historien de la société et des institutions. Mais la hauteur de ses vues et la grâce de son génie sont telles que nous pouvons lire en filigrane nos propres perplexités devant les problèmes actuels de l'économie, de la promotion sociale, de l'éducation et même de la politique internationale. Lecteurs, nous sommes pris, il ne s'agit plus de lui, ni de l'Espagne en 1600, il s'agit de nous et de notre monde.
Une œuvre se juge à la richesse et au nombre de ses interprétations possibles, à la vertu de son langage sur le lecteur, quel que soit le lieu, quelle que soit l'époque. Don Quichotte a fait l'objet de nombreux commentaires sur la nature du roman et ses rapports avec la société (Lukács, Michel Foucault etc.).



"La Galatea"



(Alcalá 1585, Galatée). L'œuvre se présente comme la première partie en six livres d'une églogue en prose, c'est-à-dire d'un « livre » pastoral. Cervantès raconte les amours traversées, heureuses et malheureuses, de plusieurs couples de bergers et de bergères : un amant meurt, l'autre devient ermite, plusieurs ne s'accordent pas, certains se marient. Ils chantent au bord du Tage, et la poésie alterne avec la narration. La muse Calliope intervient et célèbre les poètes espagnols contemporains de l'auteur.
Rien, en cet ouvrage, ne reflète donc la réalité. Cependant, la Galatée est plus qu'un exercice de style, plus qu'un divertissement pour les gens de loisir. Quand une plume est libérée de la contrainte des faits, elle peut esquisser et créer un univers fictif idéal, elle explore le domaine du rêve, elle construit des temples et des chaumières, elle crée une nouvelle nature et un paysage neuf, elle aménage un antimonde où nous pouvons nous abriter du monde détestable des faits vécus, diurnes et concrets, du monde des contraintes. Cette fantastique histoire, comme les rêves, se passe partout et nulle part, maintenant et toujours. La grande affaire dans l'églogue, c'est l'amour, parce que l'amour est la grande affaire des rêveurs.
Toutefois, quelques passerelles jetées à la hâte rattachent l'idée à la réalité : Naples, le Tage et l'épisode de Timbrio et Nisida, où l'on a cru déceler des allusions au passé de l'écrivain. Les personnages cachent, sous de rustiques pelisses, des personnes fort connues dont l'auteur sollicitait l'approbation, le patronage ou le mécénat : Diego Hurtado de Mendoza, l'auteur présumé du Lazarillo de Tormes, ici sous le nom de Meliso, mort en 1575 et dont les bergers visitent la tombe ; le poète Francisco de Figueroa, retiré à Alcalá, berger ici sous le nom de Tirsis ; don Juan d'Autriche, le vainqueur de Lépante, qui, dix ans auparavant, avait recommandé le soldat Cervantès, en somme de beaux esprits et des cœurs généreux, tels qu'ils auraient eux-mêmes souhaité que l'éternité les changeât.
Élaborant son ouvrage, Cervantès se souvient de La Diana, livre pastoral de Jorge de Montemayor, des ouvrages de Bembo, de Boccace et de Castiglione. Les Dialoghi d'Amore de Léon l'Hébreu, philosophe néo-platonicien, commandent sa conception poétique. Car les couples de bergers ne sont que les ombres portées de l'« Amour » et de la « Connaissance » (« Philon » et « Sophia » respectivement chez Léon l'Hébreu), dont le dialogue, les échanges dialectiques tissent depuis l'aube des temps l'histoire de l'humanité sur la trame et l'ourdis des appétits individuels et des événements sociaux. Cervantès attribue donc à ses modèles vivants, transformés en bergers, des mentalités archétypes et les fait vivre dans une Arcadie utopique, plus propice que l'Espagne à leurs débats et à leurs ébats.
Entre toutes ses œuvres, Cervantès préférait La Galatea. On le comprend, même si on ne le suit pas : quand il l'écrivit à son retour de captivité, ce fut sa façon de revendiquer son droit au rêve loin des tracas du monde, de défendre le sanctuaire de ses nuits apaisées. Pour mieux affirmer leur réalité contre les trompeuses apparences des jours tumultueux, il promit même d'écrire une seconde partie de La Galatea.



Les poésies



Lyriques ou burlesques, elles sont éparses dans La Galatea, dans certains recueils collectifs, dans le Don Quichotte, dans les Nouvelles exemplaires et dans les Comédies. En outre, le chant de Calliope (La Galatea) et le Voyage au Parnasse relèvent de la critique littéraire telle que la pratiquaient les Italiens.
Cervantès n'était pas doué pour la poésie, il le savait ; et ses contemporains, Lope de Vega entre autres, le lui dirent méchamment. Le corset du vers gênait sa fantaisie irrépressible. Et puis sa vision du monde n'a rien d'admirative, comme doit l'être celle des poètes lyriques ; elle est pathétique, et son expression littéraire repose sur la pitié, comme il convient à l'épopée ou à cette nouvelle forme de l'épopée que nous disons roman. Dès lors, on comprend que ses meilleurs vers soient inspirés du romancero, où le récit épique tient une grande place, et de Garcilaso, où un dialogue dramatique encadre l'expression des sentiments. Son heureux tempérament et son indulgence naturelle éclairent aussi quelques sonnets burlesques, qui ne versent jamais dans l'âcre satire. Dans son style, Cervantès sacrifie aux goûts du jour ; il aimerait tant être un homme de lettres comme il faut. Quand il cultive la muse lyrique, c'est avec une révérence assez gauche et une certaine raideur compassée.



Le théâtre



Cervantès porte à la comédie un goût qui lui vient de sa vision épico-dramatique du monde : partout il voit des contrastes, des oppositions, des contradictions, la défense et l'agression ; partout il entend des duos qui progressent vers l'union, mais aussi des dialogues de sourds ; il perçoit des chœurs accordés, mais aussi des soliloques sans écho.
Entre 1582 et 1600, c'est son expérience dramatique de l'histoire, la sienne et celle de l'Espagne, qu'il veut montrer sur scène : La batalla naval (de Lépante), El trato en Argel (Marchandages à Alger), El cerco de Numancia (le Siège de Numance). Il réduit de cinq à trois le nombre des actes, et il introduit sur scène des personnages allégoriques. Il s'adresse ou croit s'adresser à un grand public adulte, et sérieux autant que lui-même.
Or, le théâtre de son temps était un théâtre de salon qui prenait Sénèque pour modèle. Son ressort, c'était la terreur du spectateur lettré devant la volonté implacable de Dieu et devant tous les morts qu'exige la Providence pour résoudre les problèmes historiques. Le public populaire voulait autre chose. À son appel, Lope de Vega offrit aux jeunes générations le spectacle enivrant et allègre de leurs propres folies, de leurs déportements amoureux, de l'aventure et du risque. La foule accourut dans les corrales à ciel ouvert et laissa la tragédie classique aux érudits sénéquistes et autres trouble-fête. Les drames de Cervantès s'en tirèrent à bon compte, mais de justesse : « sans projectiles et sans huées », nous dit l'auteur. Il abandonna donc le théâtre. Avant de mourir, il recueillera et publiera cependant huit comédies, alors vieillottes et maladroites, et huit intermèdes, gracieux et spirituels. Dans Numance (en quatre actes), il transforme une défaite de l'Espagne préromaine en un triomphe du courage et l'annonce d'une revanche dans les siècles futurs. C'est que Cervantès ne se résigne pas encore au déclin de son pays : l'Angleterre, aujourd'hui, non plus que Rome, autrefois, ne viendra à bout de la vertu espagnole. En 1808-1812 et en 1936-1939, lors des deux grandes révolutions sociales par où passe la nation espagnole, Numance connut un regain de faveur. On y voulait voir la lutte héroïque, malheureuse certes, mais riche d'espoir, d'un peuple opprimé contre ses oppresseurs. El rufián dichoso (le Truand béatifié) présente la conversion et la mort édifiante d'un mauvais garçon. Le thème, très commun en ce temps, s'accordait parfaitement avec la bonne nature de Cervantès, qui fait toujours confiance aux hommes et ne voit dans leurs méfaits que des égarements passagers.
Les sujets des saynètes sont empruntés à la vie populaire ; mais le peuple n'en sort pas flatté. On le peint méchant, laid, grossier ou prétentieux. Cette caricature devait plaire (et plaît encore) à un public citadin et bourgeois, certain de sa supériorité morale et intellectuelle ou bien soucieux de prendre ses distances par rapport à la plèbe et à la paysannerie. Rien n'est plus arbitraire, rien n'est moins réaliste. Heureusement, les saynètes valent par la grâce du langage et de l'image, l'engouement sans malice et le comique élémentaire des bévues et des coups de bâton. L'une d'elles retient l'attention, El retablo de las maravillas (le Retable des merveilles), où l'on voit de naïfs villageois ridiculisés pour leur racisme et leur stupide conformisme par un baladin sans vergogne.



Les "Nouvelles exemplaires"



Cervantès reprend la structure des « novelle » italiennes, celles de Boccace, de Bandello, de Giraldi Cintio ; mais il leur donne un contenu édifiant. À mon âge, écrit-il dans la préface, on ne joue pas avec le salut de son âme. Aussi est-il amené à modifier en 1613, lors de leur publication, le dénouement de certaines d'entre elles qu'il avait écrites au tournant du siècle. Pour expliquer ces remaniements, on dit aussi qu'il voulut se concilier la censure ecclésiastique, devenue plus sévère ; on dit encore qu'il visait à atteindre un nouveau public, moins indulgent pour les écarts de conduite de la jeunesse. Quant à la forme, Cervantès a conscience d'ouvrir une voie neuve dans le domaine des lettres. Il déclare : « Je suis le premier en Espagne à avoir écrit des nouvelles. » Malheureusement, cette voie était bouchée. Le genre dut attendre près de trois cents ans et l'ère du réalisme pour retrouver sa vigueur première.
En quoi consiste la nouvelle : c'est une brève narration en général inscrite dans une longue série conventionnelle (Décaméron, Heptaméron, etc.) ou interpolée dans un long récit à épisodes (Guzmán de Alfarache, Don Quichotte). Première innovation : Cervantès la libère des cadres traditionnels, il la rend autonome et cohérente en soi. Deuxième innovation : il groupe dans ce recueil douze nouvelles, pour la plupart sans liens entre elles, tout comme on groupait en une « parte » douze comédies nouvelles pour faciliter leur diffusion. Troisième innovation : il diversifie les règles fondamentales auxquelles obéissait ce petit genre italien.
Voici un classement et des définitions. Les nouvelles typiquement italiennes sont au nombre de trois : El amante liberal (Un amant généreux), La fuerza de la sangre (le Sang hérité) et La señora Cornelia. Cervantès y raconte une courte aventure, en général galante. Autour du couple tournent quelques personnages, parents, amis, rivaux. Le décor est fait de circonstances qui permettent de fixer une date et un milieu. En somme, la fiction consiste à créer un minuscule microcosme isolé et entièrement irréel à partir de deux amants qui se prennent pour le centre de tout le monde ; et la vraisemblance consiste à raccrocher le récit imaginaire à quelques éléments concrets dont l'existence ne peut être mise en doute, par exemple Barcelone, Saint-Jacques-de-Compostelle, Palerme, le duc de Ferrare et la maison d'Este, et cela dans un passé tout récent, où chaque lecteur retrouve une part de sa vie et de son expérience. Notons encore que la nouvelle rejoint la longue narration byzantine par quelques-uns de ses procédés : séparations et retrouvailles, identités cachées ou même ignorées des personnages eux-mêmes, énigmes et accumulation des épisodes entravant leur solution, traverses et obstacles vaincus par l'amour obstiné d'un couple qui sait ce qu'il veut, amoureux sans doute, mais sans passion déraisonnable.
Dans sa seconde formule, Cervantès force volontiers sur la vraisemblance. C'est le cas de La gitanilla (Petite Gitane), de La española inglesa (Une Espagnole d'Angleterre) et de Las dos doncellas (Deux Jeunes Filles en travesti). Là, le voyage devient l'axe des aventures. Ainsi, la route suivie par les gitans les mène à la prison de Murcie ; les navigations entre l'Espagne et l'Angleterre sont toujours agitées, et la poursuite de deux garçons itinérants permet de décrire du pays. Cette novation est importante. Cervantès amorce ainsi le « Bildungsroman », le roman de l'apprentissage ou de la formation d'un adolescent tout en ramenant le récit à son origine épique : le périple, le voyage d'Ulysse, l'Odyssée.
La troisième formule de la nouvelle chez Cervantès est plus brillante encore. C'est Rinconete y Cortadillo (Deux Aimables Petits Vauriens), La ilustre fregona (Demoiselle et servante), El casamiento engañoso (Un mariage frauduleux), El celoso extremeño (Riche, vieux et jaloux). Les personnages sont pourvus d'un caractère individuel qui colore et va même jusqu'à modifier leur conduite ou leur comportement, pourtant stéréotypés et dus à leur classe et à leur âge. C'est une révolution dans l'art du récit. Ainsi, la « noblesse » d'un noble ne va pas toujours de soi, et, dans ce que l'on tient pour le tiers état, il y a de tout, des riches avares, des malandrins généreux, des larrons disciplinés, des policiers corrompus, des marchands trompés sur la marchandise et des cœurs fiers cachés sous des guenilles. Sans doute, au dénouement, Cervantès se sent-il contraint par les conventions tant littéraires que sociales d'anoblir ses généreux picaros ou bien de remettre à leur place les gueux qui s'en font accroire. Mais la diversification psychologique opérée ici permet d'infinis et de subtils mélanges entre la condition sociale, la condition personnelle et la condition humaine dans chaque être de fiction.
Il existe enfin une quatrième catégorie de Nouvelles exemplaires. En effet, le récit disparaît presque entièrement dans ces deux morceaux de bravoure, El licenciado vidriera (Maître Thomas de Verre, licencié) et El coloquio de los perros (les Confidences de deux chiens). Du moins, le récit perd toute cohérence, car il n'aboutit pas. El licenciado vidriera rapporte les longues pérégrinations d'un étudiant devenu soldat en Italie et revenu à Salamanque. Un mauvais sort jeté par une femme amoureuse lui a fait perdre toute la sagesse acquise dans la fréquentation du monde. Il se croit fait de verre et, comme le verre, fragile et translucide. C'est un fait que sa lucidité lui permet de résoudre maintes énigmes et sa sagesse de dénouer maints embarras. Ce fou est porteur d'une science populaire accumulée dans les apophtegmes, les proverbes et sentences traditionnelles. Comme il n'y a pas d'imbroglio qu'il ne dénoue sur-le-champ, l'intrigue se dissout et ses complications ordinaires s'estompent. Ainsi, la nouvelle cesse d'être l'illustration singulière d'une leçon de morale géniale. Le licencié de verre se borne à montrer et à amuser (« enseña deleitando ») avec la même promptitude et la même adresse stupéfiante que le prestidigitateur à la foire.
Le genre de la nouvelle connaît un dépassement distinct, mais qui le met également en péril, dans El coloquio de los perros. Le regard lucide de l'homme de verre fait place ici au regard cynique des chiens. Au cours d'une conversation qui dure toute une nuit, deux chiens de garde racontent la vie de leurs nombreux maîtres depuis qu'ils sont nés : ils ont la langue bien pendue et le coup de croc sans pitié. L'hypocrisie est dénoncée, les laideurs exposées, les vices mis à nu, et les illusions dégonflées.
Ce qui a dû coûter le plus à Cervantès dans cet impitoyable réquisitoire, ce fut de détruire les illusions des réformateurs politiques : car il s'était compté trop longtemps parmi eux. Ce texte n'est ni réactionnaire ni révolutionnaire : il démolit. Et le genre de la « nouvelle » s'abolit lui-même dans ce chaos de condamnations sans appel.
Le recueil des douze Novelas ejemplares connut un grand succès en Espagne, en France et en Angleterre. Il fit sortir le petit genre de son cadre traditionnel, le salon littéraire, où chacun débite à tour de rôle un morceau de bravoure de sa confection. Tirso de Molina avait tort, qui voyait en Cervantès « notre Boccace espagnol ». Dans une lettre à Schiller datée de 1795, Goethe, plus justement, en souligne l'originalité, la spontanéité et la grâce. La nouvelle « nouvelle », désormais isolée, n'a plus rien de frivole.
Or, cette émancipation du genre est en 1614 l'aboutissement d'un long processus. Cervantès lui-même insérait encore en 1605 des nouvelles dans le corps du récit de son Don Quichotte : une bergerie (Marcelle et Chrysostome), l'histoire d'un captif (nourrie de son expérience) et un cas psychologique à la manière italienne (le Curieux impertinent). En 1615, dans la seconde partie de Don Quichotte, il condamne et excuse l'interpolation de ces récits hors d'œuvre. Les épisodes, dit-il, doivent surgir de l'action principale et autour d'elle. La cohérence exclut les digressions, les nouvelles détachées. Ainsi, le génial Cervantès forgeait dans l'espace de quelques années deux genres originaux : la nouvelle et le roman.

« Los trabajos de Persiles y Segismunda, historia septentrional »
Quatre jours avant sa mort, Cervantès dédie ce roman « byzantin » au comte de Lemos : Voyages de Persiles et de Sigismonde aux régions septentrionales, 1617. Pour lui, c'est fini, il le sait. La veille il a reçu l'extrême-onction. Du moins, il laisse derrière lui, dit-il, un ouvrage digne d'Héliodore (l'auteur des Éthiopiques), « le pire ou bien le meilleur des ouvrages écrits en notre langue pour passer le temps ». Jusqu'au dernier moment donc, Cervantès confie sa gloire posthume à ses œuvres les plus traditionnelles, calquées sur les modèles anciens : Don Quichotte, et les nouvelles ne sont pour lui que des écarts, des fantaisies, des caprices personnels et sans portée.
Persiles est l'héritier du royaume de Thulé, et Sigismonde est la fille du roi de la Frise. Ils errent à l'aventure au pays des glaciers et des neiges éternelles ; ils sont prisonniers, ils font naufrage et, après avoir survécu miraculeusement à maints périls, ils arrivent à Lisbonne, traversent l'Espagne jusqu'à Barcelone et, par la Provence et la Lombardie, rejoignent Rome. Dans la capitale du monde, ils s'épousent. Cervantès a versé en ce livre- qui n'est pas un roman, qui n'en a pas la cohérence- ses lectures et son expérience, sa verve et son imagination, son goût de l'aventure et des aventuriers et sa curiosité irrépressible pour les marges de la science, l'astrologie, les phénomènes métapsychiques et pour les limites de la condition humaine, bref pour les plus dures épreuves physiques et morales dans le Grand Nord de notre continent et de notre monde intérieur. Partout, il trouve des bergers d'Arcadie, partout il trouve des héros, des chevaliers errants. Et plus sont longues les nuits, comme dans les terres du pôle, plus beaux et plus riches les rêves.
Les lecteurs de Cervantès se sont détournés de son dernier roman : une clé s'est rouillée, un secret s'est perdu. Ils ne veulent y voir qu'une histoire rocambolesque ; l'interprétation allégorique et morale leur échappe. Lorsque, au milieu du siècle (El criticón, 1651-1657), Baltasar Gracián contera les aventures d'Andrenio, l'homme de la nature, et de Critilo, son double et son critique, entre l'île de Sainte-Hélène et Rome, en passant par l'Espagne et par la France, il ne se fera pas mieux entendre. Car les connaissances encyclopédiques, mal à l'aise dans le cadre de ces récits à épisodes, s'exprimeront dès le XVIIIe s. dans le cadre de l'essai ou de l'article de dictionnaire ou de revue. Persiles y Segismunda répondait à un besoin du temps. L'ouvrage ne correspond pas à nos exigences aujourd'hui.



"Don Quichotte"



Le dessein initial



Il est vraisemblable que l'ouvrage a circulé sous une forme manuscrite ou a été lu, du moins en partie, dès 1604. En janvier 1605, il paraît à Madrid sous le titre La primera parte del ingenioso Hidalgo Don Quijote de la Mancha. En 1614, à Tarragone, dans le royaume d'Aragon, sort, sous le nom emprunté d'Alonso Fernández de Avellaneda, une seconde partie, faite d'une série d'épisodes attribués aux deux personnages devenus entre-temps « folkloriques », Don Quichotte et Sancho Pança. Ce procédé n'a rien de choquant. Il est même tout à fait légitime et traditionnel dans le genre chevaleresque et pastoral. En 1615, à Madrid, Cervantès donne sa seconde partie et, pour clore une série éventuelle qu'il redoute, il fait mourir son héros.
Dès l'abord, le propos est délibéré. Il s'agit d'en finir avec les livres de chevalerie, avec cette littérature mensongère et pernicieuse dont s'était nourrie toute sa génération. Un épisode du roman confirme la véhémence des sentiments de l'auteur devant leurs histoires invraisemblables et insensées : la bibliothèque de Don Quichotte est condamnée au bûcher. Sans doute, ce feu de joie cache-t-il la profonde affection que Cervantès lui-même avait portée naguère à ces livres et la désillusion qu'il éprouva lorsque la quotidienne réalité donna un cruel démenti aux rêves et aux généreux projets qu'ils avaient suscités en son esprit. De fait Don Quichotte met en question non seulement le genre chevaleresque, mais toute la littérature de fiction. Parallèlement, il traduit le désabusement d'une élite, celle des lettrés, lorsque, au début du règne de Philippe III, le royaume naguère si orgueilleux dut négocier avec ses ennemis pour survivre, renonçant ainsi aux chimériques espoirs d'un retournement politique et religieux en Europe entre 1550 et 1600. Car sous le règne de Philippe II, le prince « bureaucrate », l'intelligentsia avait tenu les rênes du pouvoir à tous les échelons, depuis les Conseils, organes de l'Administration, jusqu'aux favoris. Grands commis et fonctionnaires zélés, ils étaient tous, comme Cervantès lui-même, de moyenne extraction, bien formés dans les collèges d'Alcalá et de Salamanque, et soucieux du bien public. L'avènement du nouveau roi en 1598 marque la fin de leur influence. La frivole jeunesse dorée afflue vers Madrid, la nouvelle capitale, et la transforme en un lieu de plaisir et de débauche. Ses jeux galants, sous cape et dans les nouveaux quartiers de la ville, fournissent la matière de la jeune comédie espagnole, qui se moque des barbons sentencieux. Cervantès a cinquante-sept ans. Il comprend qu'à son âge on ne se bat plus contre des moulins à vent. Et la part de lui-même qui rêve encore de victoire sur le mal il la délègue à son double, un être de fiction, le ridicule et pathétique Don Quichotte.
Affaire de tempérament personnel ou bien mentalité de l'Espagnol en cette décennie, la désillusion chez Cervantès n'a rien d'amer ni de tragique. On prend acte de l'effondrement social et moral ; on sourit des mésaventures de l'idéalisme ; on s'amuse de son échec : le monde est ainsi fait. Un nouveau sentiment prend forme, une « humeur » particulière propre à ceux qui sont capables, prenant leurs distances par rapport à eux-mêmes, de se gausser de leurs propres déconvenues. Cinquante ans auparavant, les hommes sages se moquaient de la folie des autres : c'était l'ironie. En 1600, ils se prennent eux-mêmes en pitié : c'est l'« humour ».



Un nouveau genre



Or, la pitié est le ressort même d'un genre littéraire classique, l'épopée, où le héros, accablé d'épreuves par une cruelle divinité, sait les surmonter toujours. Le lecteur (ou l'auditeur) versait sur lui les tendres larmes de la compassion. L'épopée est donc un chant héroïque. L'harmonie du nombre, du vers, sous-tend le récit des prouesses et des victoires d'un élu des dieux. Cependant, l'Arioste recourt à un vers déjà prosaïque pour conter les folies amoureuses de son Roland (Orlando furioso). Cervantès, qui s'inspire de cet exemple, le pousse à bout. Pour lui, la pitoyable épopée de son Don Quichotte n'est pas due à la vindicte de quelque dieu implacable. Il n'y a donc pas lieu d'employer le vers sublime, l'hendécasyllabe. D'autre part, si son héros était vraiment fautif, Cervantès dirait ses malheurs en vers courts et sans apprêts. Mais l'hidalgo est victime de la société qui lui refuse son accord, de l'humanité qui renie l'harmonie divine de l'âge d'or, du monde cruel, irrationnel, absurde, chaotique, incohérent, inconsistant, qui le berne et le bafoue, un monde fait rien que d'apparences et qui dément avec brutalité l'existence de l'absolu, l'existence du réel et la possibilité même du Beau, du Bon et du Vrai. Quand l'harmonie disparaît, le vers devient prose, et l'épopée se change en roman. Don Quichotte est un roman. Comme le poème épique, dont il prend le contre-pied, il est composé d'épisodes tournant autour d'un axe : les exploits, les prouesses du héros, entendez, en ce cas, les mésaventures d'un homme intègre dans un temps sans mesure et dans un milieu déréglé.
Pourtant, Don Quichotte porte témoignage : l'honneur, la justice, la valeur ne sont pas morts puisqu'on les moque, puisqu'on le berne, puisqu'il contraint la déraison à se mesurer avec eux et avec lui. Il arrive qu'au cours du récit la pitié fasse place à l'admiration, la prose narrative au morceau oratoire sur le bonheur agreste, sur les rapports entre la pensée et l'action (entre les lettres et les armes) et sur les charmes de l'amour désintéressé. Alors, le ton s'élève, et la phrase devient plus nombreuse, plus mélodieuse. Parfois même, la poésie lyrique, avec son pur étonnement, apparaît au détour d'un lamentable épisode. Ce nuancement lyrique n'affecte pas toutefois le caractère essentiellement épique de l'ouvrage. En 1600, l'âge est passé de l'éblouissement devant les mondes inconnus et les vertus, les virtualités insoupçonnées de l'homme. Renaissance et humanisme sont révolus. Cervantès regarde parfois en arrière : quel poète eût-il été au temps de Camões ! Hélas, le soleil s'est couché à jamais sur l'empire de Charles Quint, la poésie n'est plus de mise. D'ailleurs, l'inspiration lui manque. Il sera prosateur.
Or, la rhétorique le dit, il ne peut y avoir de pure épopée. La narration héroïque, même infime, même sur le plan d'un roman, doit se nuancer non seulement de lyrisme, mais encore de drame. Cervantès est donc amené à introduire le dialogue dans son récit. C'est son mérite et son originalité d'avoir refusé le colloque rigide du XVIe s. et adopté la conversation sans apprêt, presque naturelle des gens de bon goût. Il n'en pouvait trouver le modèle ni dans l'intermède, au langage souvent vulgaire, ni dans la comédie espagnole, toujours versifiée. Il emprunte encore au genre dramatique ses effets de « suspens ». Les récits de Don Quichotte s'interrompent brusquement parfois, pour rebondir deux ou trois chapitres après, comme au théâtre les scènes s'entrelacent et se renouent à distance. Mais il reste que Cervantès refuse le dénouement de type théâtral, car les événements qui affectent l'homme n'ont pas de cesse, n'ont pas de fin. C'est pourquoi il avait échoué sur la scène, laissant le sceptre de la nouvelle comédie au grand Lope de Vega, qui, lui, ne voyait dans le monde que des conflits, des joutes, des duels, des tête-à-tête amoureux, des querelles et des réconciliations. Notons ici toute la différence qui va de l'épisode romanesque à la péripétie théâtrale, de l'intrigue romanesque à l'action théâtrale. Don Quichotte ne cesse de vivre, ne cesse de mourir, tandis que, sur les planches, un Don Juan ou un Rodrigue, en cinq ou six coups de théâtre, résolvent leur affaire dans la mort ou dans le mariage.

Les personnages



Il en a coûté à Cervantès de tuer son héros. Don Quichotte meurt-il de tristesse ou de désabusement comme on l'a dit ? C'est simplement que l'auteur n'avait plus le temps d'écrire un troisième livre où son double fût devenu berger, et de plus il voulait interdire à quelque larron d'écrire sous un nom d'emprunt une quatrième suite d'épisodes, des aventures sans rime ni raison qu'on attribuerait à ses deux chers personnages.
Entre l'auteur et le couple Don Quichotte et Sancho Pança, il existe des liens très étroits, mais peu apparents. Ainsi, ils ont tous trois à peu près le même âge et ils franchissent avec une même irrépressible vitalité les traverses de leur existence. Avec les chevaliers errants et leurs écuyers de l'histoire et des livres, ils partagent une semblable révérence pour les vertus cardinales : la Justice, la Prudence, la Tempérance et la Force d'âme, même lorsqu'ils n'y atteignent pas. Et ils donnent des vertus théologales, la Foi, l'Espérance et la Charité, une version tout humaine : la confiance, l'espoir et la générosité. Toutes ces dispositions de l'âme qu'ils admirent ou de près ou de loin donnent à leur personne, quels que soient leurs succès ou leurs mésaventures, la qualité suprême : la valeur, la vaillance. Ainsi, la valeur de Sancho l'écuyer- l'apprenti chevalier- se mesure à ses quelques victoires sur la peur, sur ce sentiment premier de l'homme sans raison, de l'homme insensé. Don Quichotte lui-même ne tient pour victoires que celles qu'il remporte sur lui-même. Ses plus cuisantes défaites lui offrent l'occasion de se dominer : elles confirment sa vaillance. Ses aléas passagers et relatifs témoignent paradoxalement de l'immuable présence des absolus, de l'absolu au cœur de l'homme. Quant à Cervantès, nous savons que, aux prises avec l'adversité, il n'a jamais désespéré. Dans son ultime message adressé au comte de Lemos, c'est avec le sourire aux lèvres qu'il affronte la mort. Créature de fiction et créateur refusent ensemble l'attitude et, donc, la philosophie des stoïciens : car ce n'est pas avec résignation et mépris qu'ils acceptent les coups du sort contraire ; ils ne cessent, au contraire, de réagir au nom des principes et des idées contre ce qui, aux yeux des autres, devait apparaître inéluctable, contre la condition sociale ou la condition mentale de l'homme. Le manant Sancho lui-même, qui, parfois, tergiverse, se rallie toujours en fin de compte aux idéaux de la chevalerie : n'appartient-il pas de corps, de cœur et d'esprit au système, au vieux régime féodal ? N'est-il pas l'homme lige de son seigneur naturel ?
Or, jusqu'à Cervantès, le héros, en tant que personnage, obéissait à certaines lois traditionnelles qui remontaient à l'origine de la poésie épique. Les êtres de fiction d'Homère et de Virgile assumaient la double condition, céleste et humaine, de leurs géniteurs, des dieux et des bergères d'Arcadie : ils en avaient les défauts et les vices ; leurs comportements n'étaient pas indiqués comme exemples à suivre ou paradigmes. Les poètes se limitaient à chanter les destins de leurs personnages, apportant de la sorte une explication et une justification de leur stupre ou une consolation pour celui des auditeurs. Car on ne saurait se montrer plus sévère pour les hommes que pour les divinités. D'ailleurs, excès (ou vices) et manques (ou défauts) ne sont que des accidents dans le mélange des humeurs, c'est-à-dire dans leur tempérament. De là vient que la médiocrité ou la faiblesse particulières aux hommes sans vertu (au sens propre), sans force vitale commencent à se manifester dans la littérature héroïque du XVIe s. Or, le genre épique connaît un nouveau tournant lorsque les poètes s'emparent de Roland et d'autres personnages légendaires de la cour de Charlemagne et de la cour du roi Arthur. Les héros à la nouvelle manière connaissent nos communes misères, bien qu'ils échappent à nos humiliations et à nos déboires. La folie (la « furia ») les élève au-dessus des contingences. Cervantès s'en souvient quand il envoie Don Quichotte faire le pitre tout seul dans la sierra Morena. Une autre étape dans l'évolution du personnage est franchie avec les romans de chevalerie en prose surgis de la souche d'Amadis. Le héros devient un parangon et un modèle presque à notre portée, et son comportement est présenté comme un paradigme à notre adresse. Il vole de victoire en victoire malgré les embûches, les jalousies et les trahisons. Les lecteurs des livres de chevalerie, sainte Thérèse, saint Ignace de Loyola, Cervantès en son jeune temps, ont cru à l'efficacité de leur exemple sur les hommes et sur le destin du monde. Or, la vertu est trop facile lorsqu'elle est portée par le succès. Combien plus honorable, « fameuse », devient-elle lorsque le héros maintient ses principes et ses fins, son réseau d'absolus, à travers les échecs et en dépit de l'hostilité d'une société sordide.
Voilà la grande trouvaille de Cervantès. La société a beau se dégrader, Don Quichotte avec Sancho n'en démordent pas : ils se réfèrent, non sans trouble, non sans vacillations, mais avec une candeur, une naïveté originelle, à l'âge d'or parmi tous les cœurs de pierre et toutes les âmes de plomb qui les entourent. Un pas de plus, Rousseau inventera le roman de l'éducation et Goethe celui de l'apprentissage : ils montreront comment garder intactes les valeurs dans un monde dégradé ; deux pas de plus, Balzac inventera le roman moderne et montrera comment une âme innocente se corrompt dans un milieu pourri.
D'autre part, Cervantès retient la leçon de l'humanisme. Les héros ne sont pas nés de la cuisse de Jupiter. Ils s'appellent alors Chascun, Jedermann, Everyman ; nous dirions aujourd'hui « il uomo qualunque ». Plus caractérisés, on les nomme Jacques Bonhomme ou Ulenspiegel et, en Espagne, Lazarillo, Pierre le Malicieux dans la comédie (Pedro de Urdemalas) ou bien Sancho comme tout le monde, ou bien Don (Maître Un tel) comme presque tout le monde (car les Espagnols se persuadent qu'ils sont de sang noble, qu'ils sont « hidalgos »). C'est le cas de Don Pablo le Fureteur (El Buscón de Quevedo) ; c'est celui de Don Quijote, nom que l'on aimerait traduire par Maître Alphonse de Cuissard et Cotte de Mailles, gentilhomme. Cervantès voulait créer deux antonomases : il y a réussi. Don Quichotte et Sancho Pança sont non seulement ses doubles, mais ceux de ses lecteurs, les nôtres.
Puis, une tradition littéraire le guide. En son temps, il était exclu qu'un écrivain se donnât à lui-même la parole. La convention voulait qu'il se dissimulât sous les traits d'un bouffon (« gracioso ») pour dire à tout un chacun (même au public, même au roi) ses quatre vérités. Car le fou est irresponsable : Dieu parle par la bouche de l'innocent, de l'idiot du village. Le fou domestique, à la Cour par exemple, joue le rôle indispensable de porte-parole du peuple : vox populi, vox dei ; il est tout à la fois l'opinion publique, la gazette parlée, le compère à la langue bien pendue, le messager secret, le confident bavard, une plaie bénéfique à dessein entretenue au sein de la communauté. Pour ridicule ou agaçant qu'il soit, on courrait un grand risque à ne pas tenir compte de ce qu'il murmure si sottement. Cervantès a un certain nombre de choses à dire qui lui tiennent à cœur. Comme Lope de Vega utilise dans ses comédies le bouffon Belardo, Cervantès parle par le truchement tant de Don Quichotte que de Sancho Pança.
Aussi bien Don Quichotte est son génie familier. Si Dieu eût fait naître Miguel de Cervantès hobereau dans un bourg de la Manche, il eût été celui-là. Ses propres aventures dans un tout autre milieu ne sont point différentes, mutatis mutandis, de celles du chevalier de la Triste Figure : il s'est attaqué aux mêmes moulins à vent, qui ont eu le dessus ; il a délivré les mêmes bagnards qui se sont moqués de lui. Seulement, comme par un effet héraldique d'abîme, Don Quichotte lui-même a un génie familier et qui se nomme Sancho, celui qu'il eût été si Dieu avait mis ses humeurs sous la peau d'un manant. Nul ne peut se débarrasser de son double. Aussi bien saurait-on concevoir une médaille avec un avers et sans revers, une monnaie avec pile et sans face ?
Enfin, un trait capital unit indissolublement Cervantès et Don Quichotte, Cervantès et Sancho. Dans son être le plus profond et même originel, Sancho est le produit de la sagesse populaire, des proverbes et des dictons, des légendes et des romances traditionnels. Cervantès aussi : il a été nourri à la mamelle et sur les bancs de l'école de cette science, ou sagesse, commune et sans âge, qui faisait l'admiration des humanistes et l'objet de leurs compilations. De même, Don Quichotte doit son être le plus profond et même originel aux livres de chevalerie, qui ont modelé son esprit et sa langue. Cervantès aussi, avec cette différence que sa folie résulte de la convergence d'autres lectures, celle des Anciens avec celle des Modernes, celle de l'Odyssée avec celle d'Amadis. Tous deux, créateur et créature, ont laissé déborder sur leurs jours les rêveries des longues veillées passées avec des preux et des héros ainsi que les hantises de leurs nuits les plus émues. L'un et l'autre sont les fils de leurs lectures et de leurs expériences. Les lectures sont en partie communes, et les expériences sont analogues. Qui plus est, Cervantès, en 1614, part en guerre contre Avellaneda, l'auteur de la suite apocryphe, parce qu'il avait « dénaturé » son héros. Pour lui, défendre Don Quichotte ou se défendre, c'est du pareil au même. Rien ne les sépare.



Composition du roman



Cervantès partage les idées de ses contemporains sur la théorie littéraire. Il avait médité la Filosofía antigua poética d'Alonso Lopez Pinciano, qui parut en 1596. Peut-être même remonta-t-il- avant ou après cette date- jusqu'aux théoriciens italiens dans le courant desquels se situe cet important ouvrage, Lodovico Castelvetro (1570), Alessandro Piccolomini (1575) et surtout Francesco Robortello, qui combinait Aristote et Horace dans son commentaire de 1548. Il avait aussi sous les yeux de brillantes illustrations de ces théories dans l'œuvre de Giraldi Cintio et du Tasse.
Dans le chapitre XLVII de la première partie de Don Quichotte, Cervantès tente de définir le type de roman qu'il eût aimé écrire. Certes, ses idées rendent compte non point de Don Quichotte, mais de Persiles et Sigismonde (ouvrage qui allait donner dans une impasse). Toutefois, si l'on écarte son insistance sur les connaissances encyclopédiques qu'un ouvrage littéraire devrait répandre, il reste que le roman est pour lui- nous l'avons vu- une épopée en prose, à laquelle se mêlent des éléments dramatiques et des éléments lyriques. Les épisodes doivent exposer au lecteur un problème psychologique ou moral et même une énigme, puis proposer une solution logiquement satisfaisante. L'auteur les multiplie donc, les imbrique ou les tresse les uns dans les autres, de sorte qu'ils apparaissent, disparaissent et réapparaissent dans le cours rectiligne de la vie du héros. Un roman n'est jamais achevé ; il peut rebondir en une deuxième ou troisième suite. Le monde et la vie continuent : Sancho et ses enfants survivent à Don Quichotte.
Cette « ars poetica » du roman, technique de son architecture, commande une « ars rhetorica », technique de son écriture. Le langage nouveau est fait d'une sélection cohérente dans le lexique global de l'espagnol et dans sa syntaxe. Lexique et syntaxe doivent, en effet, rendre compte rationnellement d'un certain nombre de choses et de notions, c'est-à-dire les nommer, puis les lier afin de mettre un commencement d'ordre dans le chaos des données immédiates de nos sens. Certes, il faut renoncer au vers épique, qui imposait sa parfaite cohérence au monde le plus absurde. Mais la prose romanesque doit être harmonieuse ou, comme dirait Boèce, « musicalement nombreuse », afin d'orienter le lecteur dans le labyrinthe du « vécu ». Elle ne saurait se proposer de dire la vérité, comme le fait l'épopée au degré sublime, l'épopée homérique, où interviennent les dieux et leurs absolus. Elle ne vise qu'à la vraisemblance, qui est à la mesure des hommes et de l'imperfection de leurs sens ou de leur entendement. Car elle se situe au degré infime ou, tout au plus, médiocre (c'est-à-dire moyen) de ce genre littéraire. Plus la fiction romanesque s'éloigne du cours normal des événements, multiplie- à la manière byzantine- les rencontres inattendues, les hasards incroyables et les prodiges, plus il convient de raccrocher l'action à des faits incontestables situés dans des lieux et des temps familiers au public. Ainsi, l'ouvrage devient un tissu inextricable d'inventions arbitraires, mais significatives ainsi que de réalités concrètes et sensibles. Le lecteur accepte volontiers ce mélange, car il sait d'expérience qu'il n'existe pas de limite précise entre l'imaginaire et le réel, entre le rêve et l'état de veille, entre les croyances qu'il a puisées dans les livres et l'action quotidienne qu'elles imprègnent et orientent.



Déroulement du récit



Le gentilhomme campagnard Alonso Quijano n'a pu s'accommoder du bouleversement politique et social qui altère les relations d'homme à homme dans son village. Il s'est réfugié dans les livres, qui ignorent les trafics honteux de la marchandise, dans ces belles histoires où les vassaux échangent comme naturellement les produits de leur labeur contre la protection du seigneur, où la terre n'appartient à personne et offre ses fruits aux âmes innocentes. L'hidalgo de la Manche se tourne vers le passé, ou du moins vers l'image idéale qu'en offrent les livres de chevalerie, les romances faussement historiques, les légendes des pairs de Charlemagne et des compagnons du roi Arthur. Il décide de rejoindre le pays merveilleux où règnent la vertu et l'honneur, bien au-delà de son mesquin village. Il aspire à la renommée que les chroniqueurs octroient aux chevaliers errants, car il confond l'histoire avec le récit de l'histoire, le monde avec le livre du monde. Il fourbit donc ses armes, se proclame Don Quichotte de la Manche, invente une dame de ses pensées, Dulcinée du Toboso, qui le maintienne toujours au-dessus de lui-même ; il enfourche son mauvais cheval, qu'il nomme Rossinante, et il part à la dérobée.
La première auberge sur son chemin lui paraît être un château. Il y est mal reçu : c'est sûrement un château enchanté. Le tenancier s'amuse et l'arme chevalier. Une occasion se présente de redresser un tort. Don Quichotte libère un jeune garçon que fouettait son maître. À peine a-t-il tourné le dos que le maître redouble de coups. Voilà bien un signe des temps et de nos malheurs. Autrefois, les gentilshommes protégeaient leurs serviteurs. Les riches paysans, qui, maintenant, font la loi, les exploitent et les battent. Puis Don Quichotte s'en prend à des négociants de Tolède, tenants eux aussi du nouveau régime, des gens qui ne croient que leurs sens et pour qui l'amour n'a qu'une valeur marchande. Leurs muletiers le rouent de coups.
Dans le village, le curé, licencié de théologie, et le barbier, plus ou moins chirurgien, l'un et l'autre représentants de la nouvelle société, s'inquiètent de la disparition du gentilhomme. Un laboureur le ramène à la maison. La bibliothèque de Don Quichotte fait alors l'objet d'un minutieux scrutin ; la plupart des ouvrages sont condamnés au feu. Les « lettrés » villageois font une exception pour Amadis de Gaule, le premier des livres de chevalerie, une autre pour La Diana de Jorge de Montemayor, le premier livre de bergerie, et quelques autres encore pour des épopées en vers et des poèmes lyriques. C'est là l'occasion pour Cervantès de porter des jugements sur la littérature qui l'a formé et de se démarquer par rapport à ses modèles. Or, il se montre bien indulgent. Si l'on croit dans les livres au point de vouloir ajuster sa conduite sur leurs paradigmes, les plus pernicieux sont non les plus mauvais, mais les plus efficaces. Don Quichotte en apporte le témoignage. Cervantès aimait trop la littérature. Il épargne la meilleure.
Or, un pauvre laboureur, Sancho Pança, sans doute « vieux jeu » et « ancien régime », se laisse tenter par la Fortune et par l'hidalgo. Plutôt que de trimer sur la glèbe, il deviendra écuyer. On en a vu d'autres qui, par cette voie, accédèrent à quelque marquisat ou vice-royauté : ainsi le conquistador Pizarro, qui fut porcher en son enfance. Don Quichotte et Rossinante prennent la route de nouveau, mais, cette fois, Sancho et son âne les accompagnent.
L'hidalgo voit des géants. L'écuyer l'avise : ce sont des moulins à vent. Qui a raison ? Ces grandes machines à moudre, d'origine hollandaise et tout récemment implantées en Castille, représentaient le dernier progrès de la technique ; elles avaient bouleversé l'exploitation des terres, elles avaient ruiné les gentilshommes campagnards et vidé les villages et les bourgs de leurs paysans, devenus inutiles. Nos deux héros y voient justement des ennemis. L'un ne s'incline pas et les défie. L'autre sait qu'il n'y a rien à faire contre eux, contre la nouvelle société. Don Quichotte, happé par les ailes, roule à terre, moulu autant que l'eût été un sac de blé.
Puis le héros aperçoit en chemin des bénédictins auprès d'un carrosse. Il imagine que ce sont des enchanteurs qui enlèvent une haute princesse. Il les assaille. Est-ce bévue du personnage ? Est-ce malice de l'auteur ? Le lecteur, lui aussi, a droit à son interprétation : mutatis mutandis, il peut l'entendre comme une satire des ordres réguliers qui séquestrent l'Église et la revanche que Cervantès eût aimé prendre sur ce clergé qui ruine le royaume.
L'auteur feint alors d'ignorer la fin de l'histoire de Don Quichotte, mais il la retrouve par hasard dans un manuscrit rédigé par un chroniqueur arabe, Cide Hamete Benengeli. Il achète l'ouvrage à prix d'or et se le fait traduire par un « morisque », un Maure espagnol converti par force au christianisme. Est-il besoin de dire que, dans son livre, le musulman se réjouissait des défaites du chevalier de la Manche ? Pour Cervantès, du moins, l'islam naguère tremblait devant la chevalerie. Or, maintenant, des moines poltrons et des Biscayens vaniteux, il n'a plus rien à craindre. Tel est le sens de cette simple anecdote : à bon entendeur, salut !
La faim tenaille les deux compagnons. C'est une glorieuse épreuve pour l'un, une misère avec des tiraillements d'estomac pour l'autre. Don Quichotte évoque alors l'âge d'or et son idéale communauté des biens. Il oppose la vie simple et rustique à la vie semée d'embûches de notre monde dégradé, le village de naguère à la Cour, à la ville de maintenant, surgie précisément en ce XVIe s.
Un berger lui raconte à sa manière comique la noble histoire de Chrysostome, un étudiant astrologue qui désespéra et se tua pour l'amour d'une bergère, Marcelle. C'est que, aux yeux de Cervantès, la science et les récits pastoraux troublent les esprits autant que la sagesse idéale et les livres de chevalerie. L'Amour ferait le bonheur sur cette terre s'il était partagé par tous ses habitants. Hélas ! Marcelle n'aime pas Chrysostome, et sa cruauté est l'effet même de la liberté de son cœur. La condamnerons-nous ?
Don Quichotte est roué de coups par des muletiers, une vile engeance liée au récent trafic de la marchandise. L'Espagne s'était couverte, surtout à partir de 1520, d'un réseau de routes tout au long desquelles des auberges offraient leur inconfort et leurs occasions de débauche aux négociants et à leurs valets, profiteurs du nouveau régime. La Justice et ses prévôts ne viennent pas à bout de tous ces « malfaiteurs » plus ou moins en règle avec la loi. Ainsi, Sancho est berné dans une couverture de lit, tandis que Don Quichotte perd son souffle à maudire les « malicieux », les diaboliques représentants du nouvel ordre social.
Deux grands nuages de poussière s'élèvent au loin. Ce sont deux troupeaux de mérinos. Don Quichotte y voit des armées qui vont s'affronter, l'une commandée par l'empereur Alifanfaron, l'autre par le roi Pentapolin. Le lecteur de 1605 aura reconnu aussitôt les deux clans rivaux de la Mesta, cette corporation de grands féodaux éleveurs de moutons qui monopolisaient le commerce de la laine. Don Quichotte prend parti. Cervantès lui donne tort, car les uns comme les autres ont ruiné l'agriculture espagnole, en exigeant le libre passage des troupeaux transhumants. Ils ont chassé et chassent encore les hidalgos de leurs maisons fortes et les paysans des villages. Or Philippe II, bien conseillé, avait pris des mesures contre cette très puissante et très noble corporation dans son ensemble. Là encore, Cervantès trouve le moyen de suggérer sa prise de position politique.
L'hidalgo s'en prend à une douzaine de prêtres qui accompagnent un mort jusqu'à sa sépulture. C'est une erreur ; il le confesse ; mais, dit-il, il est si facile de confondre les gens et les choses d'Église avec des fantômes et des épouvantails. Voilà encore un sous-entendu qui en dit long sur les opinions de l'auteur.
Sancho entre de plus en plus dans le jeu de son maître, mais il garde prudemment ses distances. Il le nomme chevalier de la Triste Figure. N'est-ce pas l'attitude de Cervantès lui-même, qui sait à quoi s'en tenir sur l'efficacité des combats d'arrière-garde contre le nouveau régime ?
Un fracas épouvantable et continu alarme le couple d'amis. Le courage et la couardise se disputent leur cœur. C'était le bruit d'un moulin à foulon, une nouvelle invention, qui peut-être allait chasser des villages les métiers à tisser avec les tisserands. Réflexion faite, le risque est moins grand que le bruit. Il n'y aura pas concurrence. Le défenseur des pauvres se détourne du faux péril. De toute façon, les Don Quichotte d'hier et d'aujourd'hui n'arrêteront pas ce qu'il est convenu de nommer le progrès. En vain se couvriront-ils la tête de quelque heaume rutilant de Mambrin, plat à barbe d'un barbier ambulant.
Le chevalier errant délivre un groupe de forçats que la Justice envoyait au bagne. Or les malandrins ne reconnaissent pas non plus les lois de la chevalerie. Ils vivent en parasites de la société telle qu'elle est : ils ne veulent pas la détruire. Profiter de la générosité de Don Quichotte est une chose, se soumettre à ses manies est autre chose.
Don Quichotte, incompris, se réfugie dans les solitudes de la sierra Morena et les affres délicieuses de l'Amour. Comme Roland pour les beaux yeux d'Angélique, il devient fou furieux, et c'est pour Dulcinée. Trois autres formes de la passion démentielle se présentent au détour du chemin : Cardenio- cet autre Othello- se croit trompé par Lucinde ; Dorothée poursuit anxieusement Don Fernand, son amant perdu ; Anselme- autre Narcisse- n'aime en Camille que sa propre image. Mais l'Amour triomphe avec Claire et Louis.
Don Quichotte médite alors sur les rapports entre la pensée et l'action dans un éloquent discours sur les armes et les lettres. Mais le curé et le barbier jouent sur la confusion du rêve et de la réalité dans l'esprit du héros et ils le ramènent, victime d'une fausse incantation, au village sur un char à bœufs. Cependant, le fou généreux fonce sur une procession de flagellants. Ceux-ci rejettent leur cagoule et s'apprêtent à contre-attaquer à coups de discipline. Ce fut la dernière sottise du chevalier errant : ramener les pacifiques à la violence et les pénitents au péché.
La gouvernante et la nièce accueillent tendrement l'égaré, et l'épouse de Sancho retrouve un mari à la fois plus sage, plus crédule et mûri par l'expérience. Somme toute, quelle belle vie pour un paysan que de courir les monts et les vaux, les châteaux et les auberges, sans bourse délier !
Cervantès termine alors la première partie de son Don Quichotte sur une promesse : il contera dans la prochaine la troisième sortie de son héros.
Quelqu'un le devança, qui en 1614 fit paraître une seconde partie. Il signait Alonso Fernandez de Avellaneda, un nom d'emprunt, et il cherchait simplement son profit dans l'opération. Cervantès se hâte ; il publie la vraie suite en 1615. Dans un prologue très spirituel, il raconte des histoires de fous à propos de son stupide imitateur. Don Quichotte lui-même proteste ; il ne se reconnaît pas dans le mauvais portrait qu'on a fait de lui : on n'a voulu retenir que ses échecs pour s'en gausser. Mais que sont devenus sa valeur et sa vertu, sa foi et son espoir ? Fallait-il passer sous silence la bonté, la fidélité et le courage de Sancho, noble écuyer, prêt à reprendre la route aux côtés de son maître et seigneur, tant pour le protéger que pour risquer sa propre chance ? Ils partiront. C'est la seule réponse non à la sotte calomnie, mais à l'appel de la gloire, claironnée aux quatre vents par douze mille exemplaires de la première partie.
Dulcinée leur échappe, envoûtée par le Diable, qui en fait une vulgaire paysanne. Sur la route de Saragosse, des comédiens les accablent d'une grêle de pierres. C'est bien la revanche mesquine du nouveau théâtre contre le roman, devenu célèbre. N'empêche que Cervantès demeure dans la mémoire des hommes plus que Lope de Vega. Un bachelier, avec sa mauvaise science et sa force défaillante, tente en vain de ramener Don Quichotte à la maison, à la Raison. Diego de Miranda, honnête homme, apprend à l'apprécier, mais blâme sa démesure lorsqu'il le voit affronter un lion en cage. Pourtant, à cœur vaillant rien d'impossible. Et la preuve, c'est que le pacifique animal lui tourne le dos. Cervantès, là-dessus, intervient pour guider ses lecteurs. Il ne veut pas choisir entre leurs interprétations, toutes également plausibles. Il se borne à défendre la Poésie (c'est-à-dire la création littéraire) « qui comprend toutes les sciences du monde, du moins la plupart ». Qui lui donnerait tort ? L'imagination n'a-t-elle pas peuplé notre monde intérieur et notre monde extérieur de concepts bouleversants et de machines fantastiques ? Don Quichotte et Sancho assistent aux apprêts des noces du riche Gamache et de la belle Quiteria. Mais la jeune fille se fait enlever avant l'heure par le pauvre et fidèle Basile. Ainsi, la loi de la nature l'emporte sur la tricherie de la société. Notre héros s'en réjouit, et Sancho regrette le festin. Puis Don Quichotte descend au fond d'une caverne, s'endort, rêve et, à son retour, mêle et mélange dans son récit les données de ses sens et celles de son imagination. Le sceptique Sancho s'efforce de les distinguer ; un savant, plus averti, tiendrait compte des unes et des autres. Mais quelle tâche difficile ! On le voit bien quand Don Quichotte se laisse prendre au boniment d'un montreur de marionnettes. Il en corrige pertinemment les invraisemblances, mais, victime de l'illusion comique, il intervient l'épée au poing en faveur d'un personnage, un vaillant chevalier amoureux menacé par une horde d'infidèles.
Ainsi, dans cette seconde partie, l'auteur, s'assimilant de plus en plus à son personnage, se détourne des problèmes que posait l'évolution de la société à un citoyen conscient et engagé. Il est devenu à la fois plus sage, plus philosophe, plus écrivain. Il s'efforce de démêler et de définir les rapports complexes entre l'auteur et le livre, entre la réalité et ses aspects, entre les sens et l'imagination, entre la raison et la démesure, entre les choses et les mots.
Car la folie est partout et chez ceux qui se croient les plus sensés. Le monde et même le grand monde font une place à la déraison. Ainsi, un duc et une duchesse font un accueil triomphal- et dérisoire- au chevalier et à son écuyer, qu'ils traitent en bouffons. De fait, c'est l'essence même de la noblesse que, follement, ils bafouent, c'est leur propre condition qu'ils renient ou qu'ils rabaissent par leur mesquinerie. Lorsque Sancho Pança est nommé par plaisanterie gouverneur de l'île de Concussion, son bon sens sait déjouer les perfidies, éviter les embûches et résoudre les embarras quotidiens. À eux deux, quelle belle leçon de politique généreuse, efficace Don Quichotte et Sancho donnent à nos sociétés, livrées aux faux prestiges et aux bas calculs, et à nos gouvernants, sordides, incapables et frivoles.
Sur la route de Barcelone, ils font la rencontre du généreux bandoulier Roque Guinart et de ses soixante hommes. Le désordre est toujours le fruit de l'injustice. Mais Roque sait freiner ses propres excès. Bandit de grand chemin, il prend une sorte de droit de péage, souvent modéré, sur les voyageurs au bénéfice de la troupe. Car l'ordre véritable est toujours le fruit de la justice et de la discipline librement acceptée. Roque Guinart aide nos deux pèlerins nécessiteux de « son » argent. Il leur donne aussi des lettres de recommandation auprès d'un chef fort cultivé de l'un des deux clans qui se disputaient alors le pouvoir réel en Catalogne. Le lucide Cervantès légitime ainsi par ce biais devant son public espagnol une dissidence politique en Catalogne.
Puis, curieusement, le roman s'entrouvre au reportage objectif dans la manière de ce qui fut plus tard le journalisme. Car les expériences barcelonaises de Don Quichotte et de Sancho relèvent davantage de la rubrique ou de la chronique de presse que du roman. On visite une imprimerie, on assiste aux brimades à bord d'une galère, on « participe » à l'abordage d'un bateau turc. Ce dernier récit est suivi de digressions pleines de sous-entendus politiques : les morisques exilés en 1609 devraient servir de lien entre Mores nord-africains et chrétiens espagnols, car leur alliance mettrait fin à l'odieuse tyrannie de la petite minorité turque sur l'Algérie et à la menace des Barbaresques sur les côtes d'Espagne. Il y a même, à ce propos, une nouvelle galante digne d'un feuilleton dans un périodique.


Devant tant d'événements d'importance nationale et dans cette grande ville où l'individu est perdu dans la masse, Don Quichotte et Sancho perdent leur initiative ; ils deviennent et ils se sentent les jouets passifs de l'histoire qui se fait. Oui, il est grand temps que le bachelier Carrasco les ramène, vaincus, au village, à la maison, là où les individus trouvent leur vraie dimension. Une dernière fois, les deux bons amis rêvent d'une nouvelle métamorphose où ils deviendraient l'un le berger Quijotiz, l'autre le berger Pancino.
C'est que Cervantès a épuisé le thème chevaleresque : ses héros ne parviennent plus qu'à faire des variations et des fugues à partir du motif, du leitmotiv, de la folle aventure en marge de la société établie. Il est grand temps que Don Quichotte laisse l'armure où il est engoncé pour la libre pelisse. Le bon chevalier reconnaît son erreur et le caractère utopique de la société dont il rêva et qui serait fondée sur la seule justice. Mais il se laisse prendre à une théorie bien différente et, certes, pleine d'attraits : et si l'homme renonçait à l'usage de la force, qu'adviendrait-il ? Le refus individuel de la violence, au sein d'une communauté agreste, politiquement et économiquement immuable, voilà la panacée. Pour le prouver, il n'est que de rester sur place, en ce tranquille village de la Manche, dont Cervantès ne veut pas rappeler le nom.
Ce n'est pas le moindre paradoxe que nos deux aliénés, ainsi, continuent à se proposer de désaliéner leurs prochains, victimes du nouvel ordre économique, et à défendre les hidalgos ruinés, les paysans chassés de leurs villages contre les trafiquants en proie à la fièvre de l'or et toute l'écume de voleurs, d'aubergistes, de muletiers, de comédiens, d'escrocs, de poètes, de bandits de grand chemin et d'oisifs, ridicules stratèges de la politique. Leur exemple est probant : ils sont parvenus à se désaliéner eux-mêmes ; ils ont vaincu les démons que les livres de chevalerie avaient installés dans leur esprit. Ils savent maintenant que l'homme s'aliène dès qu'il vit en société, que, s'il ne s'y soustrait, il ne saurait désaliéner les autres. Seule subsiste une chance : la solitude du berger pacifique dans une communauté champêtre primitive et toute simple.
Il y avait bien une autre solution, qu'amorça un jour Sancho au cours d'un entretien avec son maître : la sainte vie de l'ermite. Mais Cervantès l'élude. Le fait est significatif. Entre la faveur spirituelle du XVIe s. et le conformisme religieux du XVIIe s., Cervantès maintient un humanisme ou réticent ou prudent à l'égard de l'Église.
Il y a même une troisième solution, la plus sûre, que notre pauvre héros et notre pauvre écrivain accueillent comme une délivrance, le « double » en 1615, l'autre en 1616, la mort où ils vont se retrouver enfin tels que l'éternité les change, hommes quelconques- Alonso Quijano et Miguel Cervantès- et donc immortels, dignes d'exemple jusqu'au bout, jusqu'à cette grande et ultime aventure. Ils se retirent l'un et l'autre sur la pointe des pieds. Ils demandent pardon de leurs sottises et de leurs erreurs.
Ils ont parlé, ils parlent encore pour nous tous.

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