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Animaux artistes : Quel statut ?



O14191 Animaux artistes : Quel statut ?

Quel statut ?

Animaux artistes

Catherine Vincent

Le Monde 19-02-16



La qualité des images est excellente. Le sourire du visage simiesque, irrésistible. Les photos ont été prises en 2011, sur l’île Sulawesi en Indonésie, par un macaque ¬répondant au nom de Naruto. L’appareil avait été mis en place par le photographe britannique David Slater?; l’animal avait profité de son éloignement pour appuyer compulsivement sur le déclencheur. Résultat ?: des centaines de clichés inutilisables, mais quelques autoportraits exceptionnels. L’un d’eux fut mis en vente par leur propriétaire, et se vendit plutôt bien. Jusqu’à ce que des esprits retors décident, au grand dam de David Slater, de le mettre en libre circulation sur Wikimedia Commons, la base de données de photos libres de droits de Wikipédia, ¬arguant que c’était le singe et non l’homme qui avait pris la photo.
L’affaire aurait pu en rester là. Mais business is business, et les selfies de singe se sont retrouvés, le 6 janvier, devant un tribunal américain. Le demandeur?? Non pas le photographe, comme on aurait pu le croire, mais Naruto lui-même. Ou plutôt son représentant?: l’Association de défense des animaux People for the Ethical Treatment of Animals (PETA). L’ONG demandait que les droits d’auteur touchés par David Slater reviennent au macaque, ajoutant vouloir utiliser l’argent pour aider cette espèce menacée d’extinction. Le 28 janvier, la justice a tranché?: les animaux ne sont pas considérés comme des auteurs et ne peuvent donc pas être protégés par le Copyright Act, la loi américaine sur la protection de la propriété intellectuelle. L’avocat de PETA, Jeff Kerr, n’en a pas moins évoqué une étape «?historique?» dans le droit américain, se félicitant d’avoir pu «?plaider que Naruto devrait bénéficier des droits d’auteur plutôt que d’être vu comme un objet appartenant à quelqu’un?».
Une toile de chimpanzé sur les murs de Picasso
Simple anecdote judiciaire?? Pas seulement. Car l’affaire du selfie de Naruto pose une question de fond?: les animaux peuvent-ils avoir un droit de propriété sur les productions « artistiques?» auxquelles ils participent?? Pour le moment, la réponse est non. En droit français comme dans les autres pays. Mais demain?? A l’heure où se multiplient les débats juridiques relatifs aux animaux, et où ces derniers, dans un nombre croissant de pays, gagnent leur statut d’«?être sensible?», la question n’a désormais plus rien d’absurde aux yeux des hommes de loi. D’autant qu’il existe de nombreux exemples d’animaux «?peintres?», dont les œuvres, produites sous incitation de l’homme, se sont vendues sur le marché de l’art. Parfois à très bon prix.
En 1964, un artiste avant-gardiste français inconnu, du nom de Pierre Brassau, crée l’événement à la galerie Christinae de Göteborg (Suède). Les commentaires sont élogieux, ils louent la puissance des traits et l’originalité du peintre. Jusqu’à ce que le journaliste suédois Ake Axelsson dévoile le pot aux roses?: les tableaux ont été réalisés par un chimpanzé âgé de 4?ans, Peter, à qui l’on avait fourni pinceaux et couleurs. Ce canular s’inscrivait dans une intense période de recherches visant à étudier les capacités des singes anthropoïdes hors des laboratoires, dans des espaces communs où l’animal faisait en quelque sorte partie de la famille. Dans ce ¬contexte, «?les primates firent preuve d’une ¬habilité extraordinaire à se réapproprier certains savoir-faire et habitudes des humains?», relate la philosophe des sciences Chris Herzfeld ¬(Petite histoire des grands singes, Seuil, 2012). Les années 1950 furent ainsi considérées comme «?l’âge d’or de la peinture des singes?». Aux Etats-Unis comme en Europe, une trentaine d’entre eux montrèrent des dispositions et un goût spontané pour la peinture ou le graphisme, chacun ayant un style bien reconnaissable. Le plus renommé fut le chimpanzé Congo?: de 1956 à 1962, il réalisa environ 400 dessins et peintures, dont une toile que Picasso plaça sur son mur.
Des bêtes très engagées sur le marché de l’art
Les grands singes qui peignent manifestent «?un plaisir jubilatoire et grave, lié à la joie de pratiquer une technique qui les intéresse?», affirme Chris Herzfeld, pour qui ces animaux sont dotés d’un véritable sens esthétique. En est-il de même pour les éléphants d’Asie?? Il suffit en tout cas d’entrer les mots elephant painting sur Internet pour découvrir des vidéos dans lesquelles des pachydermes peignent en utilisant leur trompe, avec un art consommé de la précision. L’animal est concentré, le geste délicat, le tableau figuratif – fleur, arbre ou silhouette d’éléphant. Dans les sanctuaires thaïlandais où les bêtes de trait sont placées après leur mise à la retraite, ces artistes en herbe sont devenus une véritable attraction touristique. Nombre d’entre eux sont gérés par l’Asian Elephant Art and ¬Conservation Project, une «?école de peinture?» pour pachydermes, auxquels les cornacs enseignent les techniques de base. Les revenus tirés de la vente de leurs productions garantissent leur retraite et celle de leurs congénères. Revenus modestes, certes, la plupart des toiles ne dépassant pas quelques centaines d’euros. Mais quelques-unes ont atteint plusieurs milliers d’euros chez Christie’s et s’exposent dans des musées. L’éléphante d’Asie Ruby, décédée en 1998 au zoo de Phoenix (Arizona), a ainsi acquis une renommée internationale. Ses tableaux, affirme-t-on, ont contribué à améliorer le sort de ses semblables dans les zoos américains.
Autre peintre aujourd’hui disparu, lui aussi très engagé dans le marché de l’art?: le cheval mustang Cholla. Mort en 2013 dans le ¬Nevada, il créait, pinceau entre les dents, des œuvres abstraites et colorées, dont certaines valent plusieurs milliers d’euros. Pour financer son programme «?Education et préservation?», le zoo américain de Buttonwood Park (Massachusetts) incite éléphants, coyotes et phoques à peindre à coups de pinceau, de patte ou de museau. Quant à la dernière star de la peinture finlandaise, elle s’appelle Juuso et c’est un ours brun. Avec ses pattes, sa tête et même son dos, le plantigrade a produit plus d’une dizaine de toiles dont la vente bénéficie au centre pour prédateurs de Kuusamo, où il vit. Bref, le marché des œuvres animalières est en pleine expansion. Même s’il ne s’agit pas d’«?art?» à proprement parler, imaginer pour ces bêtes – ou leurs propriétaires – une sorte de droit de propriété sur leur production n’est donc pas absurde.
«?EST-CE QUE LE SINGE, EN APPUYANT SUR LE ¬DÉCLENCHEUR, SAVAIT QU’IL ALLAIT PRENDRE UNE PHOTOGRAPHIE?? S’IL N’Y A PAS UNE CONSCIENCE, MÊME LIMITÉE, DU RÉSULTAT RECHERCHÉ, IL EST DIFFICILE DE CONSIDÉRER QU’IL S’AGIT D’UNE CRÉATION.?»ALEXANDRE ZOLLINGER, JURISTE.
L’affaire du selfie de singe serait-elle jugée de la même manière si le droit animalier, ¬demain, venait à évoluer?? «?En France, depuis février 2015, l’animal a acquis dans le code civil le statut d’“être vivant doué de sensibilité”, mais il reste soumis à la catégorie des biens mobiliers, précise MeArielle Moreau, avocate ¬consultante pour l’association de protection animale One Voice. Considéré comme objet et non comme sujet, il n’est pas titulaire de droits subjectifs et ne peut donc pas bénéficier de droits d’auteur.?» L’avancée du code civil de 2015 pourrait toutefois n’être qu’une première étape. Professeur à la faculté de droit et de sciences économiques de Limoges, Jean-Pierre Marguénaud estime que la loi devrait accorder aux animaux le statut de personne morale, au même titre qu’une association ou un syndicat. « Cela permettrait de décliner la palette des droits dont les animaux seraient investis. Parmi lesquels, pourquoi pas, des droits d’auteur ou leur équivalent?», affirme celui qui a créé il y a sept ans la Revue semestrielle de droit animalier. «?Leur équivalent?» paraît le plus probable. Car, même pour une personne morale, les droits d’auteur protègent une «?œuvre de l’esprit?». Cela suppose une «?intention de créer?» que l’animal n’est sans doute pas près de conquérir officiellement.
«?Est-ce que le singe, en appuyant sur le ¬déclencheur, savait qu’il allait prendre une photographie?? S’il n’y a pas une conscience, même limitée, du résultat recherché, il est difficile de considérer qu’il s’agit d’une création?»,résume Alexandre Zollinger, maître de conférences à l’université de Poitiers. Afin de ¬contourner l’écueil, ce spécialiste de la propriété intellectuelle suggère, pour les «?créations animalières?», un «?intéressement en ¬nature?» formalisé par contrat, qui viserait l’amélioration du bien-être de l’artiste ou de ses congénères. Pour rendre ce contrat obligatoire, le ¬juriste va même jusqu’à imaginer que «?les ¬intérêts des animaux créateurs soient ¬représentés par une sorte de société de gestion collective, comme la Sacem ou la SACD?». ¬Inventer un autre mécanisme juridique que le droit d’auteur permettrait en outre de protéger de manière plus large le travail «?artistique?»des animaux. D’en faire bénéficier par exemple les bêtes de cirque ou celles qui jouent dans des films.

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