O13919
Abélard, bien plus compréhensif pour les Juifs que la grande majorité des théologiens chrétiens



O13919 Abelard, bien plus comprehensif pour les Juifs que la grande majorite des theologiens chretiens

Deux ouvrages de Pierre Abélard nous donnent des indications sur la façon dont il parle du peuple juif et sur le jugement qu'il porte sur sa place dans la société médiévale. Il s'agit du "connais-toi toi-même" et du "dialogue". Cependant, pas plus que l'on ne doit faire d'Abélard un rationaliste libre-penseur, précurseur du XIXe siècle, on ne doit pas non plus en faire un militant moderne des droits de l'homme à l'égard du peuple juif.



Chacun connaît en effet la situation misérable des juifs au Moyen Âge, leur enfermement dans des ghettos et la stigmatisation générale de ce peuple accusé par les chrétiens d'être le "peuple déicide", jusque dans la liturgie du Vendredi Saint. Les textes d'Abélard, en rupture avec cette mentalité, communément répandue, sont très intéressants et ont retenu l'attention de beaucoup de commentateurs.



CONNAIS-TOI TOI-MEME



Ce traité d'éthique qui expose avec conviction la morale de l'intention si chère à Abélard aborde très brièvement la culpabilité des juifs qui ont crucifié Jésus. Le cliché "déicide" n'a plus cours. Les bourreaux du calvaire sont pour Abélard l'exemple de l'ignorance invincible. Ils peuvent sans doute encourir une "peine" -poena- mais ils n'ont pas péché. C'est la distinction abélardienne entre intention "intentio" qui caractérise le péché moral et l'acte "operatio" qui peut éventuellement entraîner une peine, une sanction.


"Quoi donc de surprenant si ceux qui crucifièrent le Seigneur, en raison de cet acte injuste, encore que leur ignorance les excusât de pécher, auraient pu de façon non déraisonnable encourir une peine temporelle."



Quelques lignes plus loin :



Nous disons aussi que pèchent en œuvre ceux qui persécutèrent le Christ ou les siens qu'ils croyaient devoir persécuter, et pourtant ils eussent péché plus gravement s'ils avaient commis la faute de les épargner en dépit de ce que leur imposait leur conscience.



Le concile de Sens de 1141 condamnera sans nuance cette position et maintiendra la thèse traditionnelle. Est donc condamnée la proposition soutenue par Abélard:
Quod non peccaverunt qui christum ignorantes crucifixerunt; et quod non culpae adscribendum est quidquid fit per ignorantiam



Dans le "Dictionnaire de Théologie Catholique" de Vacant et Mangenot, à l'article Abélard, Portalié écrira : "Il excuse formellement le déicide des juifs." On ne peut être plus clair dans la condamnation de la position abélardienne. Mais c'est Abélard qui emporte la sympathie.



MISÉRABLE CONDITION DU PEUPLE JUIF
EXPATRIÉ ET DISPERSÉ



C'est attribuer à Dieu la pire cruauté qu'imaginer que reste sans salaire la persévérance de notre zèle après tout ce qu'il supporte. Il n'est, en effet, ni su, ni même croyable qu'aucune race jamais ait pu subir pour Dieu autant que pour Lui nous ne cessons de souffrir ; et il ne peut être rouille de péché dont on ne doive concéder que la consume la fournaise de cette affliction. N'est il vrai que, dispersés parmi toutes les nations, seuls, sans roi ni prince ici bas, nous sommes soumis à tant d'exactions que presque chaque jour, pour racheter notre misérable vie, il nous faut payer une intolérable rançon ? Aux yeux de tous nous méritons tant de mépris et de haine qu'il n'est injure contre nous qui ne soit estimée suprême justice et suprême sacrifice offert à Dieu. Car tout le monde prétend que n'aurait pu nous frapper le malheur d'une telle captivité si nous ne portions à Dieu la plus grande des haines, et c'est pourquoi tant gentils que chrétiens considèrent comme juste vengeance chaque sévice exercé à notre endroit. Les gentils gardent en mémoire les antiques oppressions que jadis nous leur fîmes subir en nous emparant de leur terre et les longues poursuites par lesquelles nous les avons épuises et détruits ; aussi tout ce qu'ils nous imposent leur semble une revanche bien méritée. Quant aux chrétiens, dont nous avons, disent ils, mis à mort le Seigneur, plus fort est le motif qu'ils semblent avoir de nous persécuter. Voilà ceux entre qui se poursuit notre exil, ceux à la protection de qui nous devons nous confier ! C'est à nos pires ennemis que nous remettons notre vie et nous sommes contraints de croire à la bonne foi des infidèles. Même la détente du sommeil, qui réchauffe et recrée la nature, nous trouble de tant de soucis que même en dormant nous ne pouvons penser à autre chose qu'au péril de notre servitude. Vers aucun lieu, si ce n'est vers le Ciel, ne s'ouvrent pour nous de sûrs accès, car riches de dangers nous restent toutes habitations. S'il nous faut chercher refuge un peu plus loin, c'est un bien lourd loyer que nous payons pour un local auquel nous ne pouvons guère nous confier. Les princes sous l'autorité desquels nous vivons, et dont nous achetons cher la protection, souhaitent d'autant plus notre mort qu'elle leur permet de faire plus licitement main basse sur nos biens. Soumis à tant de contraintes et d'oppressions, comme si contre nous seuls s'était ligué le monde entier, c'est miracle déjà qu'il nous soit licite de vivre ; on ne nous permet de posséder ni champs ni vignes ni aucune sorte de terre, car rien ne nous les pourrait garantir contre des attaques manifestes ou occultes. D'où vient qu'il ne nous reste principalement que le lucre par lequel, prêtant à intérêts aux étrangers, nous pouvons survivre de façon misérable, mais non sans susciter les pires haines de la part de ceux qui se jugent ainsi gravement lésés. Sur cette extrême misère de notre existence et sur les incessants périls qui nous accablent, aux yeux de tous notre état même est plus éloquent qu'aucune parole.

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